Il
est peu vraisemblable, au cours d'une journée,
d'échapper
à raconter des fragments de notre histoire. « Tu
n'en
croiras pas tes oreilles, sais-tu ce qu'il m'est arrivé?
»
Hier ou avant-hier, il y a cinq ans, vingt ou quarante ans, nous
énumérons tous des bribes de notre parcours de
vie. Bien
évidemment nous ne racontons pas tout. On ne dit jamais
tout!
Toujours on choisit, catégorise, organise et
sélectionne
dans une mise en forme globalisante voire totalisante. Notre morceau
d'histoire a bien un début, une fin, des personnages, de
l'action, et souvent des rebondissements, mais est-elle l'Histoire? En
tous les cas s'exprime une cohérence, un fil
tracé qui se
termine par: « Voilà où j'en suis!
»
Déplaçons
cet
exemple en élargissant notre champ
d'intérêt
à l'échelle d'une existence entière.
Raconter son
parcours de vie suppose alors l'accès à une
posture
particulière: parler de soi, individualisation pour ne pas
dire
individualisme. C'est là une attitude solidaire du mouvement
des
humanités socio-historiques occidentales qui mène
des
sociétés holistes aux
sociétés
contemporaines. Autant je raconte mon histoire, autant je la
déconstruis, la recompose, la questionne
réflexivement,
la resignifie, la modifie de sens. Comment donner à ce
processus
toujours inachevé et toujours ouvert à une
possible
reprise, une fin? Une fin qui offrira, nous le verrons plus loin, une
finalité. D'ailleurs n'est-ce pas par l'apparition du mot
fin
qu'écrits et films prennent sens? Si nous
déplacions de
quelques paragraphes, de quelques minutes la fin d'une histoire,
celle-ci serait-elle identique dans les deux cas? Dès lors,
c'est bien par son recueil que le parcours de vie est mis en sens
réflexif, ressaisi dans la complexité
articulée de
ses multiples dimensions au sein d'une unique vision. C'est bien par
son écriture, sa mise en scène qu'un auteur ou un
scénariste offrira une représentation
particulière
de l'histoire qu'il aura écrite ou qu'on lui aura
confiée. Le recueil et la fin choisie d'un parcours de vie
sont
alors un déplacement autour de soi. De la distance et du
lieu
d'où celle-ci opère naît un moment de
désappropriation de soi qui a pour objectif de mieux nous
réapproprier, dans la reconnaissance de ce qu'on a fait de
nous.
Aussi n'est-il pas faux de penser que le récit de vie
véhicule une sorte de correctif holiste dans le cadre d'une
société « informe, attisée
» par le
vent d'une mémoire collective toute puissante. Les individus
s'y
trouvent de plus en plus laissés à
eux-mêmes, sans
repères, êtres flottants et vides, en
déshérence au même titre que les
mémoires
sans filiation qu'ils s'approprient inconsciemment.
A la
différence du
récit de recherche anthropologique, la finalité
d'une
sociologie de la mémoire appliquée au parcours de
vie est
de mettre en priorité la personne qui raconte au centre du
système social.
APPROCHE SOCIOLOGIQUE DE L'AFFRONTEMENT ENTRE SDF ET DEMANDEURS D'ASILE
Nous
avons croisé une association où la violence
règne,
l'agression contagieuse a rangé les travailleurs sociaux en
deux
camps (l'un soutien les SDF, l'autre les demandeurs d'asile!), les
vitres volent en éclat, les menaces de mort et courriers
anonymes sont la vie de cet établissement, et pourtant peu
de
questions se posent. La faute ce sont eux, les miséreux, les
incultes, les alcooliques, les migrants. La solution: l'appel aux
services de police. Le texte qui suit est destiné aux
bénévoles qui croient gérer cette
situation, aux
professionnels de cette structure mais aussi à tous les
autres
établissements qui vivent de près ou de loin une
situation similaire.
Cette
réflexion s'ancre sur
diverses constatations d'études psychologiques et
sociologiques
sur l'exclusion ainsi que la lecture d'une bibliographie qui se trouve
sur le site « sociocom.org ». Seule l'approche de
la
cohabitation de la catégorie SDF et des demandeurs d'asile
est
exposée dans les lignes qui suivent. Ceci répond
à
la problématique perçue tant en interne qu'en
externe
auprès de l'association « xxx » mais se
révèle être une difficulté
majeur dans la
plupart des centres d'accueil de jour ouverts aux usagers «
exclus » en France mais plus
généralement sur toute
l'Europe occidentale (Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, Espagne,
Suède, Suisse...)
La notion d'exclusion
est un concept
« unita-multiplex » au sens où le
définit
Edgar Morin, c'est à dire que des
éléments
hétérogènes sont rassemblé
dans leur
diversité dans une même unité. Dans
tous les cas
l'exclusion est à penser en terme de perte de
l'environnement
symbolique. Les exclus ne sont pas seulement rejetés
physiquement (racisme), géographiquement (ghetto) ou
matériellement (pauvreté) mais sont dans des
ruptures de
sens. L'exclusion se représente alors comme un processus
plutôt qu'un état de fait.
Lisibilité
des faits depuis le groupe des demandeurs d'asile: La situation d'exil
prive l'individu
d'une place dont l'absence le contraint à un vécu
d'errance mais il s'agit d'une phase de passage et de recherche pour
pouvoir être assigné à une place. Pour
Platon, pour
« être » il faut être quelque
part. Ce n'est
pas forcément évident pour la personne en
situation. Etre ici
n'équivaut pas
à Etre là. Il n'y a pas de concordance entre
l'espace
où l'individu se trouve et le « là
» de leur
Etre. L'autre est
présent dans
l'individu, c'est la question du groupe interne d'appartenance. Un
groupe étranger n'assure pas pour l'individu
isolé, la
fonction de pare-excitation qu'il trouve dans son groupe d'appartenance. Tout individu est
inscrit dans une
filiation qui lui donne une place unique. Il est nécessaire
pour
l'exilé de se détacher de ce qui est en train de
lui
arriver.
La langue va jouer un
rôle
d'intégration dans le groupe de pairs comme elle va
renforcer
l'exclusion sociale. S'approprier une langue
étrangère
rendrait cette population encore plus étrangère
à
elle-même. La perte du pays natal
va
entraîner la perte de confiance dans le monde
extérieur.
Il y a un sentiment de trahison vis à vis de sa terre natale
dans le fait de fuir le pays pour demander l'asile dans un monde
meilleur. La question du retour est omniprésente, la coupure
définitive est de l'ordre de l'impensable, d'une violence
impossible. Chez les demandeurs
d'asile il existe
une crainte de la contamination qui agit comme un système de
protection symbolique de l'ordre du culturel.
« standing
» ou «
transit » le demandeur d'asile exprime fortement son angoisse
du
temps qui passe et sur lequel il n'a pas de prise. Il ne peut
s'inscrire nulle part, il n'est ni là-bas, ni ici. Lisibilité
des faits depuis le groupe des SDF: Chacun tend à
de différencier de celui qu'il considère comme
étant tombé plus bas que lui. Etre SDF à un
moment de sa vie
dévoile une part de l'identité de la personne
mais ne la
définit pas. Il se vit une rupture plus ou moins importante
avec
les autres mais aussi avec soi-même. Le premier stade de la
précarité qui puisse conduire une personne
à
l'exclusion est celui de la zone d'inclusion ou de «
précarité normale », cela concerne la
dimension
présente chez tout un chacun d'avoir à demander
à
autrui de l'aider à vivre. C'est la conséquence
d'une
désinsertion par la rupture (perte d'emploi, divorce,
deuil...) Le second stade est
celui de la zone
de vulnérabilité à la perte possible
ou
précarité exacerbée. La personne a
peur de perdre.
D'autres ruptures vont se déclarer en lien avec les causes
précédemment citées. Une troisième
étape est
celle de la vulnérabilité assistée.
C'est la perte
effective des objets sociaux (chômage de longue
durée...).C'est la zone d'assistance, du
décrochage et du
renoncement. Enfin le
quatrième stade
concerne la précarité avec
désaffiliation. Pour ne
plus souffrir de souffrances extrèmes on est dans
l'obligation
de s'exclure soi-même, c'est la
déchéance et
l'auto-destruction. Chez tous les SDF il y a
rupture avec
l'environnement familial dans la prime enfance souvent
défaillant, imprégné de violence. De
fait ces
personnes ont le sentiment de ne plus appartenir à aucun
groupe
parce que l'identification à son semblable est top violente
et
renvoie une image trop négative de soi-même. Les SDF rejettent
fortement le
non-français qui prend la place non pas par une attitude
d'agressivité dite de violence fondamentale mais par une
attitude défensive traduite verbalement et par le
comportement. Chez le SDF il existe un
sentiment
d'étrangeté à l'égard de
soi-même,
d'être un autre que soi, d'être hors de soi sans
pouvoir
s'approprier l'identité sociale ce qui sa traduit par la
perte
récurrente des papiers d'identité par exemple. Pour le demandeur
d'asile et pour le
SDF français, le fait de se côtoyer au sein d'un
même établissement provoque une restructuration
identitaire sur le mode de la mise en altérité de
l'autre
comme étranger mais aussi de la mise en
altérité
du semblable pour l'inquiétante
étrangeté qu'il
renvoie en miroir. Il me semble important d'introduire la question du
désir (Sans Désirs Fixes) car pourquoi un
individu
choisi-t-il la position sociale de SDF et non pour exprimer sa
souffrance celle de la folie? Le demandeur d'asile est
menaçant
pour le sujet SDF car il risque de venir prendre sa place
auprès
de la substitution parentale que représentent les structures
d'accueil. Le vecteur des affrontements entre ces deux
catégories d'exclus est la peur.
Interdire
l'accès de la
communauté dominante revient à exclure l'autre
alors de
la fonction primaire qu'un accueil de jour est justement
censé
assurer: accueillir tout le monde. Cependant la question est insoluble
car il est impensable de transformer le naturel implicite de l'homme:
le groupe dominant chasse les plus faibles. Si des
réponses peuvent se
situer dans la division de la structure d'accueil sur deux sites
distincts il demeure qu'un travail est à faire en
deçà des institutions sur la manière
dont on peut
susciter une demande chez des personnes qui n'en ont pas. Il est
nécessaire d'aller vers l'autre en utilisant un dispositif
pouvant réceptionner dans un premier temps puis accueillir
l'individu en situation de désétayage dans un
second
temps afin d'élaborer avec lui. La fonction du «
sociologue de rue » semble alors tout à fait
pertinente en
intervenant dans les creux sociaux que laisse l'espace social en
disponible à l'installation des
précarités.
FAITES-VOUS CONFIANCE
La
psychanalyse a montré que pour l'inconscient le temps
n'existe
pas mais que, par contre, il est la grande angoisse de l'homme. C'est
peut-être pour échapper au temps, à
cette
irréversibilité, qu'il a
été donné
différents mythes et croyances sur Terre. C'est bien
là
que l'on retrouve une motivation fondamentale de l'homme à
voyager: aller vers ce qui lui échappe le plus, l'inconnu.
Mieux
comprendre la complexité universelle apporterait des
réponses personnelles aux vies individuelles. Et si tous vos
désirs de départ n'étaient en fait que
ceux
dictés par votre inconscient? Nous allons explorer
l'invisible,
faire attention aux sensations, aux émotions et ainsi partir
sans peurs, sans risques... et sans reproches.
Un séjour à
l'étranger, chez l'étranger, apporte plus qu'une
simple
vision photographique que l'on fixe sur le papier. L'odorat,
l'ouïe, le toucher, le goût ne sont pas juste des
attributs
utiles mais font parti du voyage. Les sensations procurées
par
ces sens, oubliés des brochures de tourisme, permettent une
perception des réalités matérielles et
extérieures. Elles alimentent une faculté extra
sensorielle que nous avons tous: l'intuition. Faire confiance
à
son intuition, c'est être à l'écoute de
ce qui nous
convient au plus profond de nous mêmes et trouver de
façon
autonome une voie à suivre, une destination.
Malheureusement,
notre système social et éducatif est
basé sur la
logique et la cohérence, non pas sur des valeurs et des
ressources personnelles. Ceci est dommage car
énormément
de personnes se trompent d'itinéraires en faisant
abstraction de
ce qui dort au fond d'elles-mêmes. Mais comment faire? Le
rêve est une clef providentielle. Je ne vais pas dans ces
lignes
vous délivrer un guide saugrenu qui tendrait à
des
interprétations standardisées. C'est impossible
et qui
s'avancerait à le faire est un charlatan. Le rêve
s'adresse au rêveur et à lui seul, chaque
rêve est
unique tout comme le sujet qui le fait. Chaque voyage est unique,
emprunt de vos seules sensations, même si vous êtes
en
groupe.
Vous devez avant tout faire confiance à vos rêves
en prenant garde qu'ils soient bien les vôtres.
Lorsque vous vous trouvez sur la plage
cubaine d'un hôtel de luxe, vous ne faites que satisfaire les
rêves d'hommes d'affaires et d'Etat en manque de devises.
C'est
parce que le rêve est constitué d'images visuelles
que les
vitrines des agences de voyage sont recouvertes d'identiques
photographies, quelles que soient les destinations.
Pour bien partir, il va vous falloir
aller plus loin. Faites-vous confiance. Les conseilleurs ne sont pas
les payeurs. Certains rêves peuvent se
révéler par
des données olfactives, gustatives, sonores, même
si ce ne
sont pas les facteurs les plus marquants. Tout songe est actif,
personne ne « pense » son rêve mais il le
vit
réellement jusqu'au réveil. Certains marquent
plus la
mémoire que d'autres par leur forte empreinte et le souvenir
d'impressions plus intenses et singulières. Notez-les. Ils
sont
en relation avec vous. C'est ainsi que le rêve peut
très
bien se révéler à vous comme un
désir
inconscient en devenir de réalité. Jacques LACAN
a
signifié que « l'imaginaire est ce que l'homme a
de plus
réel ».
Lorsque vous saurez alors où
partir, lorsque vous aurez rêvé des paysages, des
rencontres, lorsque vous aurez encore la sensation au réveil
du
vent d'un ailleurs sur la peau, le parfum imaginaire d'une fleur, la
saveur d'une cuisine pourtant jamais goûtée, ce
jour
là il sera temps de franchir la porte d'une agence de voyage
et
de faire vos valises. »
JEAN METRAL
Nous
avons croisé Jean METRAL sept années durant lors
de ses
respirations de vacances dans sa ferme familiale en Haute-Savoie. Puis
Jean METRAL s'en est allé brutalement le 15 mai 2002.
Les dates
repères: 1933, Naissance
à Césardes, tout près d'Annecy en
Haute-Savoie. 1958: Licence de lettres
classiques à la Faculté des Lettres de Lyon 1961: Educateur
à la Cité de l'Enfance à Bron, Mariage
avec Françoise Gros. 1967: Soutenance
thèse de
3ème cycle: « Les Druzes de Galilée:
problèmes d'organisation sociale. » 1975: Thèse
d'Etat: « Une
minorité allogène:la communauté
française
au Liban depuis 1945 » 1978-1992: Directeur de
l'Institut de recherche sur le Monde Arabe Contemporain (IRMAC) 1981: Membre du conseil
National du Patrimoine Ethnologique au Ministère de la
Culture 1983-1987:
Président de l'Association Rhône-Alpes
d'Anthropologie. 1998: Responsable du
programme interministériel: « Culture, ville et
dynamiques sociales ».
Ils et elles ont
parlé de Jean METRAL dans ces mots:
Olivier AURENCHE
(Ethno-archéologue, Maison de l'Orient
Méditerranéen): « Quand Jean
s'exprimait, il
était écouté et entendu. Combien de
fois n'a-t-on
pas pronocé en réunion de cabinet
présidentiel,
lorsque surgissait un problème, des phrases du type: qu'en
pense
Jean? Cela se traduisait, au choix, soit par une conversation avec lui,
d'où il ressortait que, pour des raisons
socio-historico-psychologiques connues de lui seul, mais qui devenaient
soudain limpides, il ne fallait pas agir comme ceci, mais
plutôt
comme cela, soit par une mission impossible, dont personne ne voulait
se charger et qu'on lui confiait alors sans qu'il rechignât
jamais. » Thierry BIANQUIS
(Historien,
université de Lyon2): « Il était avant
tout un
homme du dialogue, de l'observation empathique des hommes et de leur
identité, de leurs pratiques, de leurs discours sur
eux-mêmes et sur les autres.../...il commençait
toujours
par poser son regard humble sur la vie au quotidien des êtres
humains avant d'émettre une hypothèse ou de
conceptualiser un modèle pour en faire apparaître
le sens
profond ». Nabil BEYHUM
(Sociologue, Ecole
d'Architecture Paris Val de Seine): « je me rends compte
qu'il me
reste à dire le plus important, ce qu'il m'a appris sur la
façon d'apprendre aux autres. Il me poussa à
enseigner,
ce qui était le plus cadeau qu'il puisse me faire. Il
m'explique
par exemple un jour qu'il fallait faire son cours avant mais aussi
après le cours pour tenir compte du débat qui
venait
d'avoir lieu. Comme une nouvelle expérience qui enrichissait
la
connaissance et je crois que ceci a été une
nouvelle
découverte pour moi: la transmission était un
travail
supplémentaire sur notre connaissance des
sociétés
étudiées. Elle la complète, elle est
une exigence
de vérification étonnement puissante ». Claude ROUOT
(chargé de
mission, Ministère de la Culture et de la communication):
« C'est plutôt le pédagogue,
l'enseignant-né
que l'on repère, mais aussi le citoyen qui oriente les
questions, écarte les facilités, respecte et
reconnaît le rôle de chacun des acteurs, qui
encourage
l'exercice de mise à distance nécessaire au
renouvellement des questions de recherche ».
Retrouvons Jean METRAL
au travers de cet extrait, certainement le plus significatif de son
implication:
L'ETHNOLOGUE ET SON
TERRAIN, PARTICIPATION, ENGAGEMENT, IMPLICATION.
L'ethnologie de la
France a
d'abord été une ethnologie des
communautés
villageoises qui, gardiennes des traditions, étaient
perçues comme des unités socio-culturelles,
territorialisées et « authentiques » que
menaçait la civilisation industrielle. Il était
donc
urgent d'en garder les signes. Cette ethnologie de la
mémoire
et de la nostalgie a trouvé sa place dans les fonctions de
conservation et d'exposition des musées du folklore et des
Arts
et Traditions populaires. On a pu y lire aussi bien un désir
de
ressourcement, une quête des racines, que la formation de
notre
communauté nationale, la France, qui agrège et
intègre les communautés locales, en transcendant
ou en
niant leurs différences et leurs
spécificités. L'ethnologie du
patrimoine qui
connaît un certain succès dans les
années 1980,
sous les incitations de la Mission et du Conseil national du Patrimoine
ethnologique au ministère de la Culture, est en partie
héritière de cette ethnologie de la
mémoire et de
la nostalgie. N'est-elle pas de nouveau invitée à
la
quête des racines, à la recomposition des
identités
aux différentes échelles, locales,
régionales et
nationales, à « réenchanter le monde
» en
reconstruisant des univers symboliques de significations? Incitations à
la recherche et
à l'action culturelle venues d'en haut; mais aussi
sollicitations issues du terrain lui-même, des associations,
des
élus, des acteurs qui veulent, de façon
contradictoire
souvent, porter remède à une situation qui
menacerait
leurs positions, leurs ressources, leurs sociabilités et
leurs
appartenances. Ces incitations et sollicitations constituent une double
demande qui définit une forme d'implication à
laquelle
l'ethnologue échappe difficilement. Que de cette ethnologie
du patrimoine,
les idéologies partisanes tirent argument (surtout en ce
moment,
celles qui prônent la défense de «
l'identité
culturelle française » et « la
préférence nationale » (contre
l'étranger)
ne devrait pas surprendre les ethnologues mais les appeler d'abord
à une vigilance éclairée. Vigilance
également requise de ceux qui travaillent sur d'autres
terrains.
Je pense à ceux qui « explorent » nos
villes et les
populations venues d'ailleurs qui cherchent à les habiter,
à ceux qui décrivent la formation et
l'émergence
des nouvelles cultures urbaines. Contre une implication
subie, il est
souhaitable que l'ethnologue pratique une implication vigilante. Dans
l'exercice même du métier, je la vois à
l'oeuvre
à trois niveaux, dans trois registres. D'abord, quel que soit
son terrain, le
patrimoine ou la ville, ici ou ailleurs, cette implication vigilante
doit porter sur le choix et la construction du terrain, sur le choix et
la construction des objets et des méthodes. En effet, n'y a-t-il pas
quelques
risques à définir notre discipline comme
l'étude
scientifique des identités et des différences
culturelles
entre les groupes sociaux et dans ces groupes? Risque de cristalliser
les unes et les autres en des totalités à forte
cohérence interne qui peuvent être lues comme
séparées, voire irréductibles. Si les
identités et les altérités culturelles
s'expriment
en des « marqueurs », il nous faut
éviter de les
essentialiser. Notre travail ne peut se
borner
à en dresser l'inventaire car ces « marqueurs
»,
nous devons aussi les penser et donc les étudier comme des
systèmes de rapports complexes en constante recomposition.
Les
« Nous » se forment dans leurs rapports aux
« Autres
». L'implication vigilante
se manifeste
aussi lors de la restitution de nos travaux. Faire de l'ethnologie de
terrain aujourd'hui, c'est nécessairement entrer en
négociation avec de multiples acteurs; et le terrain est
toujours système complexe d'interactions
négociées
avec ceux qui forment ce qu'on appelle la société
civile,
mais aussi avec les commanditaires, les bailleurs et la
communauté scientifique elle-même. La restitution
est donc
non seulement une obligation scientifique mais une obligation sociale,
je devrais dire une obligation civique. Quelle que soit la forme
que prend
cette restitution, le chercheur ne peut s'en
désintéresser même si la collaboration
avec les
professionnels de l'édition, de l'exposition, de
l'animation, de
l'audiovisuel et des nouvelles techniques de communication n'est pas
toujours facile. La restitution est aussi
le moment au
cours duquel le chercheur est « invité
», parfois
sommé d'ouvrir le dialogue avec les partenaires et les
acteurs,
d'accepter la confrontation argumentée, d'instaurer un
débat public où le chercheur doit s'impliquer
sans
masquer la conception qu'il a de l'ethnologie et de l'ethnologue dans
la société. Car il ne peut se
désintéresser
de la manière dont il contribue à la connaissance
que la
société se fait d'elle-même et des
Autres. Enfin, il est un dernier
niveau
d'implication inhérent à l'ethnologie.
Peut-être
faut-il que l'ethnologue ait pris ses distances avec l'engagement
idéologique partisan pour mesurer toutes les incidences de
cette
implication sur l'exercice du métier. Si être
ethnologue
c'est travailler sur les rapports entre Nous et les Autres: les Autres
au-dehors, les Autres du dedans, les Autres du dedans que l'on met
dehors (par stigmatisation, exclusion, expulsion...), il lui est
impossible de faire l'impasse sur les modes du « vivre
ensemble
» que chaque société, ici et ailleurs,
élabore en des processus et régule en des
procédures. Cette implication est civique, politique au sens
noble et étymologique du terme. Elle est inscrite
à
l'origine et à l'horizon de l'ethnoanthropologie.
Etre ethnologue, c'est,
en
dernière instance, s'interroger sur les grands
problèmes
de la Cité. Comment la fonder en raison, alors que l'Homme
est
aussi être de passion? Devant toutes ces formes d'implication
qui
ne sont pas nouvelles mais qui émergent avec d'autant plus
de
force aujourd'hui que l'ethnologue travaille autant, si ce n'est plus,
chez lui qu'au dehors, je voudrais simplement pour conclure, rappeler
qu'il ne peut faire l'économie d'une éthique dans
l'exercice de son métier. Une éthique qui soit a
minima
une éthique de la réciprocité comme
l'a dit et
répété Marcel Mauss. « Je
est un autre
» dit aussi le poète et le moraliste ajoute: l'Autre est un alter ego.
EXCLUSION
S'il
est une souffrance qui empêche de vivre, de parler, de
penser,
d'agir et d'aimer, de prendre sa place dans la transmission des
générations: nommons l'exclusion. Il est des
souffrances
évitées à tout prix,
celle-là parmi
d'autres, et le prix peut en être exorbitant: nommons les
délinquances. En périphérie des ces
concepts (en
miroir de la ville et de sa périphérie urbaine)
voisine
le concept d'urgence. L'excès de gyrophare et de
sirène,
de n° d'appel supposé anonyme, renvoie à
un sentiment
de détresse et d'impuissance: quand on se sent en
détresse, en situation d'impuissance, on a besoin de
quelqu'un
immédiatement. Cela nous renvoie au narcissisme primaire,
nous
parlerons de détresse primaire! Il est important de
reconnaître ce sentiment de l'urgence, de l'authentifier mais
sans chercher à y répondre dans la toute
puissance d'un
abus de pouvoir ou la précipitation. Ce qui peut
être
attendu du sentiment maternel à l'égard de son
enfant qui
s'est écorché le genou n'est pas transposable et
pourtant
les exclus ne deviennent-ils pas dans le langage commun des «
écorchés » plus ou moins vifs! Le
risque d'une
telle dérive est considérable: production
d'amertume, de
déception, d'échecs et de rejoindre le demandeur
d'assistance dans une congruence de désespérance.
Rappelons que « précarité »
vient du mot
latin « précari » qui veut dire
« supplier
». Supplique d'une obligation de transparence, de
nudité
hors intimité, constituant en elle-même une
situation
hontogène dont l'un des redoutables mécanismes de
défense est le camouflage, la travestisme de la
réalité, le mensonge. Rester vrai face
à soi sera
donc de rester seul dans l'errance ou chez soi, le renfermement qu'il
soit physique ou psychique. Autant de manifestations autarciques
où l'on se coupe de la demande intersubjective. L'on
comprend
alors le recours à l'urgence: je n'ai rien à
demander,
c'est l'urgence qui demande pour moi, j'attends de tomber à
l'extrême limite de mes forces, j'ai perdu le droit de
m'adresser
à quelqu'un... « Excludere
» veut dire
« fermé dehors », mais parler de
quelqu'un
fermé dehors, n'est-ce pas le faire entrer! En décembre
1997, la revue
Esprit titrait « malaise dans la filiation »
s'inspirant du
titre de Freud « Malaise dans la civilisation ». Le
pas
franchi est bien étroit et a le mérite de
superposer
civilisation et transmission. Au grand damne de la psychanalyse les
pères ne sont plus à tuer, ils s'estompent et se
ternissent. L'absence de testament, de la «
dernière
volonté », signifie que celui qui nous
précède a perdu sens. Chacun doit trouver par
lui-même ce qu'il lui faut alors faire, l'objet de son
désir conscient, de sa volonté. L'individu, vous,
moi,
voit ainsi reculer sur lui des responsabilités autrefois
attribuées à la tradition et au politique, la
mémoire muséale et collective et cela en
même temps
où la bureaucratisation des fonctions sociales ôte
la
spontanéité et l'autorité naturelle.
La menace
ombre notre quotidien: impuissance psychique et dépression.
Sur
ce fond d'absence de testament, le développement des
techno-sciences, au sens où Paul Ricoeur a pu les
évoquer, fonde sa propre légitimité
à
partir de ses réussites et du seul critère
économique, quant aux normes extérieures de
richesse. Le
rapport d'une qualité à un prix devient
obsessionnel, et
non seulement pour les objets de consommation. La
rentabilité de
l'investissement sur un individu se distingue largement
auprès
des supermarchés de l'emploi. L'employé, cadre ou
non-cadre, ne devient plus qu'un objet de consommation parmi d'autres!
Dès lors nous voici face au paradoxe inhérent
à
notre société occidentale: d'un
côté
l'individu est appelé à une autonomie maximale
qui doit
penser par lui-même ses valeurs, son action et son avenir,
édicter des références dans
l'évaluation de
ses réalisations car elles ne sont plus données
au
départ, et de l'autre côté,
l'évolution des
techno-sciences pour lesquelles l'homme n'est ni le but, ni la
justification, mais le moyen de leur développement. En
principe
les techno-sciences devraient libérer l'homme, mais elles
n'ont
pas encore trouver de quoi!
1973 c'est un accord de
cessez-le-feu
après dix années de conflit entre le Vietnam et
les
Etats-Unis, la fin de la construction du World Trade Center en avril
(la seconde tour des "twins tower" abattues par les attentats du 11
septembre 2001). En France c'est en septembre le premier vol de
Concorde, c'est le démarrage de la première
centrale
nucléaire et du réacteur Phénix
à Marcoule,
Claude Lévi Strauss est élu à
l'Académie
Française en mai, en avril s'était
achevé la
construction du boulevard périphérique parsien.
Les
véhicules en circulation s'appelaient Ami 6, Dyane, DS, 4L,
Simca 1000, Peugeot 504, les premières minis et Austin 1100,
quelques MG et Triumph venues d'outre manche par ferry.
Le 8 avril Pablo PIcasso
meurt
à l'âge de 91 ans, le N° zéro
du quotidien
Libération paraît le lundi 5 février,
le directeur
de la publication s'appelle Jean Paul Sartre, le N° 1 sortira
deux
mois plus tard le mercredi 18 avril. Jacques Chirac est alors ministre
de l'agriculture sous le gouvernement de Pierre Mesmer.
En 1973 les femmes en
France sont en
moyenne 1 million par an à se faire avorter clandestidement
et
à risquer leur vie comme l'ont écris et
signé "343
salopes" dans un manifeste publié en 1971 par le Nouvel
Observateur. 343 femmes pour la plupart célèbres
déclarent avoir déjà
avorté. En 1975 le
parlement français se range aux arguments de bon sens
courageusement défendus par la ministre de la
Santé:
Simone Veil. Désormais la loi autorise les femmes
à
recourir à l'avortement médical: l'interruption
volontaire de grossesse. Il faudra des années pour obtenir
l'application de la loi Veil que bon nombre de médecins
réprouvent. En 1983 l'avortement quitte enfin le banc de
l'infamie, une autre loi autorise désormais son
remboursement
par la sécurité sociale. En 2003 les
parlementaires
donnent aux mineurs (7 000 par an en France) le droit de se passer de
l'accord parental pour avorter.
En 1975 les
prostituées
dénoncent leur premier proxénète:
l'Etat. peu ou
prou elles vont disparaître du paysage et les
années 1980
les chassent des centres ville et les relèguent en
périphérie? Aujourd'hui on dénonce les
réseaux maffieux de proxénétisme,
pratiquement on
aggrave la condamnation des travailleuses du sexe: l'amende qui
sanctionnait le racolage passif se calcule désormais en mois
de
prison.
En 1073, cinq millions
de
français votent encore communiste devant le nouveau parti
socialiste créé par François
Mitterand. Avril 2002
ce sont 960 000 électeurs qui glisseront leur bulletin de
vote
au profit du parti à l'emblème de la faucille et
du
marteau. Entre temps le mur de Berlin se sera effondré en
1989.
Le 29 novembre 1972 deux
condamnés à mort étaient
exécutés
à la centrale de Clairvaux, quatre autres
exécutions
allaient encore se dérouler jusqu'au 15 juin 1979
où la
commission des lois de l'Assemblée Nationale vote
l'abolition de
la peine de mort et c'est en août 1981 que le COnseil des
Ministres remplace la peine capitale par la réclusion
criminelle
à perpétuité. En 2002 ce sont plus de
4 000
exécutions "de justice" qui se sont
déroulées sur
plus de 40 nations.
En 1968, une
poignée
d'irréductibles défenseurs des droits de l'homme
partent
pour le Biafra afin de sauver une population
assiégée par
la Niger. PArmi eux Bernard Kouchner et Xavier Emmanuelli et ils ne
pourront pas taire à leur retour le témoignage
des
exactions commises contre les civils. C'est la création de
Médecins sans frontières en 1971. Ils inventent
le devoir
d'ingérence et le statut d'organisation non gouvernementale
(ONG) qui vont devenir les piliers de la société
civile
mondiale. En 1999 on parle de guerre humanitaire au Kosovo, en 2001 les
forces américaines alternent les lâchers de bombes
sur les
talibans et de colis pour la population, le devoir
d'ingérence
devient un droit à l'ingérence reconnu
à plusieurs
reprises par les Nations-Unies. Retour à la case
départ?
1964, Nelson MAndela est
arrêté, accusé de sabotage et
condamné
à la prison à vie sur l'île de Robbin
Island,
prison de heute sécurité au large des
côtes du Cap.
Le 10 mai 1994 Nelson Mandela est intronisé premier
président noir de l'Afrique du Sud, quatre ans
après sa
libération du 11 février 1990.
Novembre 2004, le
magazine
Marie-Claire publie un N° Hors-Série
titré 1954-2004
"50 ans de la vie des femmes". Quand l'effet de mémoire
rejoint
l'effet de mode!
LA MEMOIRE AU SERVICE DU DEVELOPPEMENT
Quel titre! Quelle évidence! Alors pourquoi parle-t-on de
l'urgence de la prise en compte d'un développement durable?
Locution à la mode du moment, passe partout des dossiers de
subventionnenement des collectivités, condition d'octroi de
prêt banquaires d'entreprise par quelques groupes financiers,
le
développement durable devient la seule labellisation
"rentable".
Les développements de nos sociétés
jusqu'alors
n'étaient-ils pas durables? Nous sommes face à
l'a priori
selon lesquel deux questions s’imposent à nous. La
première amène à penser
qu’entre la
conception classique du développement et celui de
développement durable, d'un autre développement,
nous
avons affaire à une succession de deux tendances
idéologiques, le glissement d’une vision du monde
à
une autre. Glissement ou transfert? Existe-t-il une
réalité des écarts entre les visions
du monde
dès lors que celles-ci sont construites sur le
même socle
mémoriel?
La deuxième question dès lors devient:
S’agit-il
véritablement d’un changement fondamental entre
ces deux
manières de voir ou d’une perfectible
continuité? Y
a-t-il changement ou/et continuité entre une conception
classique du développement et une conception de
développement durable? Pour dire simple, ne sommes-nous pas
à nouveau "mijotés aux petits oignons", endormis,
tranquillisés, calmés, rassurés,
assurés
voire ré-assurés par une nouvelle embrouille.
Thomas Kuhn dans les années 70 se demande comment un
changement
entre deux paradigmes opposées s'oppère.
Précisons
la définition du paradigme: «les croyances le plus
souvent
implicites sur le fond desquelles les chercheurs élaborent
leurs
hypothèses, leurs théories et plus
généralement définissent leurs
objectifs et leurs
méthodes»(Larousse). Thomas Kuhn
s’oppose à
l’idée de l’acquisition cumulative des
connaissances. Il est convaincu que l’homme est
guidé dans
l’observation et dans l’expérimentation
de la
réalité par des «lunettes
paradigmatiques»
qui influencent son regard. Nous sommes tout près des
"habitus"
de Pierre Bourdieu. Ce paradigme ne s'est-il pas construit dans les
sillages des modes de transmission mémorielle et
patrimoniale?
Le développement durable de résonne-t-il pas
comme en
écho à l'allongement de la durée de
vie de
l'individu? En opposant des mémoires comme type de
modélisation des acquis les regards prospectifs divergent et
s'opposent dans notre quotidienneté. La connaissance ne se
développe ainsi pas de manière
linéaire,
cumulative, mais grâce à des ruptures, des
changements,
des conflits de génération. Aujourd'hui les
logiques de
transmission patrimoniale s'enrayent, le modèle
mémoriel
« saute » une génération. Les
héritiers n'y trouvent plus leurs petits! Rien de la
société ne s'est préparé
à cette
révolution non politique des processus sociaux. Tandis
qu’en politique la révolution est
précédée du sentiment que les
institutions
existantes ont cessé de répondre d’une
manière adéquate aux problèmes, la
révolution non politique débute avec le
sentiment,
restreint à une minorité, qu’un
modèle a
cessé de fonctionner de manière satisfaisante
pour se
développer alors que ce même modèle a
antérieurement construit sa vision contradictoire du monde.
« La force tranquille » des années
Miterrand a
conduit à déceler une anomalie de fonctionnement
aboutissant à une crise. La symbolique de l'entreprise
«
de père en fils » a cédé
aujourd'hui le pas
à une entreprise « de père et fils
». Avec
l’idée de révolution (même
non politique)
nous nous trouvons clairement dans un cadre conflictuel, qui exclut la
coexistence de deux modèles opposés. Les choses
durent et
s'enlisent dans une société qui institue la
succession
d'un patrimoine entre deux retraités inactifs et un actif
démuni de toutes autres transmissions que symboliques et
mémorielles. Comment ce dernier va-t-il transformer les
règles millénaires qui régissent
toutes les
transmissions à l'égard de ses enfants? Comment
ce
dernier va-t-il bousculer les modèles de
hiérarchisation
qui se trouvent aussi devenir obsolètes? Le souci de
«
restauration de l'autorité » prend tout son sens,
en tous
les cas autant que la demande « totémique
»
Freudienne.
Chacun dans son modèle change en étant
confronté à des aspects de la
réalité qui
provoqunet remise en cause et l'orientation vers des perspectives
alternatives. Les mouvances alternatives, altermondialistes,
précisent comment deux perspectives au départ
opposées s’intègrent graduellement
l’une
à l’autre. Lorsque nous avons construit le concept
de
« mémoires en déshérences
» nous
précisions nous situer entre ces deux explications: d'un
côté une approche conflictuelle qui demande une
rupture ou
d'un autre côté une approche plutôt
dialectique, qui
permet la coexistence, voire la continuité de deux
modèles opposés. Etant donné qu'un
nouveau concept
propose rarement un contenu totalement novateur nous nous questionnons
pour savoir si rupture et continuité peuvent avoir lieu en
même temps.
La grande qualité et quantité des
définitions et
approches du développement durable montre les
incohérences et les contradictions de ce modèle
partagé avec pour conséquence une conscience
collective
sous annabolisant, porteuse d'une définition
générique exposée et promue,
idée
universelle. Sa vibration est telle que l'on pourrait être
soupçonneux. Tous les contes sont depuis des
siècles
écrits, comme M. Jourdain qui faisait de la prose en
l'ignorant,
avec des morales faisant la promotion du développement
durable.
La rupture du modèle de transmission, la disparition de
l'oralité (veillées, repas familiaux...)
constituent les
symptômes du passage dans une ère nouvelle de
post-modélisation où une orientation
générale se substitue aux catégories
ouvrant
à la négociation, à la recherche de
solutions
momentanées, spécifiques et empiriques. Aux
traditions
effacées, aux mémoires sans héritier,
aux
patrimoines oubliés, déformés,
sacrifiés,
aux portes de l'inconscient et des souvenirs occultés, dans
les
niches urbaines et les friches industrielles, au coeur de l'espace
rural se trouve l'esquisse de la société de
demain.
CINEMA "MEMOIRE EFFACEE"
Et
si tout ce que vous avez
vécu n'était jamais arrivé? Sortie en
salle le 1er
décembre 2004. Pour en savoir plus:
www.columbiatristar.fr/k/memoire
Hantée par la mort de son fils de huit ans, Sam,
décédé dans un accident d'avion
quatorze mois
auparavant, Telly décide de consulter un psychiatre pour
tenter
de surmonter sa douleur.
Le docteur Munce lui apprend alors que son fils n'a jamais
existé, et qu'elle est sujette à des
hallucinations. Elle
s'est, selon lui, forgé ses souvenirs de toutes
pièces… Bouleversée, Telly s'acharne
à
retrouver des traces de l'existence de Sam – photos,
vidéos, cahiers… mais tout a disparu.
Telly pense devenir folle… jusqu'à ce qu'elle
rencontre
Ash Correll, le père d'une autre victime du crash. Ensemble,
ils
vont essayer de prouver que leurs enfants ont bien existé
pour
mettre fin au cauchemar…
La ville de New York apparaît comme un véritable
personnage du film. Le tournage a commencé à
l'automne
à Brooklyn, dans le quartier surnommé «
Dumbo
» (Down Under the Manhattan Bridge Overpass),
situé entre
les ponts de Manhattan et de Brooklyn. C'est là qu'ont
été filmés les extérieurs
de l'appartement
d'Ash Correll et plusieurs scènes de poursuite à
pied et
en voiture lorsque Ash et Telly fuient la police. Le reste du film a
été tourné dans d'autres quartiers de
Brooklyn et
de Manhattan, dans le Bronx et le Queens. Parmi les autres lieux de
tournage à Brooklyn figurent des maisons à
Brooklyn
Heights et la limite ouest de Prospect Park.
Plusieurs jours de tournage se sont déroulés dans
le
quartier de Wall Street à Manhattan, à la Chase
Manhattan
Plaza, avec sa sculpture « Groupe de quatre arbres
» de
Jean Dubuffet. La scène où Telly se trouve
à la
bibliothèque de Brooklyn a été en fait
tournée à la General Society Library sur la 44e
rue
à Manhattan, la deuxième plus ancienne
bibliothèque de New York, et l'une des trois
bibliothèques privées qui restent à
Manhattan.
Bâtie dans les années 1890, elle fait partie de la
General
Society of Mechanics and Tradesmen de la ville de New York.
Plusieurs scènes ont aussi été
tournées
à l'extérieur de New York, notamment au Harriman
State
Park à Rockland County et à l'aéroport
de
Westchester à White Plains, ainsi qu'à Long
Island, dans
une maison sur la plage à Hampton Bays et dans les dunes du
Caumsett State Historic Park à Huntington.
Les intérieurs ont été
tournés à
l'ancien Military Ocean Terminal de Bayonne, dans le New Jersey.
Plusieurs décors y ont été construits,
dont
l'intérieur de l'appartement d'Ash, un cottage, la maison du
Dr
Munce, une chambre de motel, le commissariat, un bureau de compagnie
aérienne, l'étage de la maison de Telly et un
ancien
hangar en ruines où se déroule l'une des
scènes
les plus intenses du film. Dan Jinks souligne : « Manhattan
est
une sorte de présence inquiétante qui regarde
par-dessus
l'épaule de Brooklyn, et agit comme un véritable
personnage du film. Nous avons en outre tourné en automne et
en
hiver, quand la lumière est faible, blafarde, et
angoissante,
particulièrement à Brooklyn. » Bruce
Cohen ajoute :
« En tournant à New York même, nous
avons pu saisir
l'atmosphère particulière que seule cette ville
possède. » Tourner à New York
signifiait aussi
affronter une météo imprévisible et
capricieuse.
Steve Nicolaides raconte : « Le réalisateur et le
patron
du studio voulaient que le film ait un style visuel froid, hivernal.
Nous avons commencé à tourner fin octobre, une
époque très instable sur le plan
météo
parce qu'on passe de l'automne à l'hiver. L'histoire, elle,
se
déroule sur seulement deux semaines. Il faut donc faire
attention à ce que ce qu'on tourne en octobre soit toujours
valable quand on tourne en janvier. »
Joseph Ruben souligne : « Le quartier de « Dumbo
»
convenait idéalement au style et à l'ambiance de
THE
FORGOTTEN. Nous voulions des lieux ayant quelque chose de
légèrement décalé. Certains
endroits de ce
quartier sont carrément désolés. Les
formes des
ponts et des routes surélevées ont quelque chose
d'un
rêve, et même d'un cauchemar parfois. La rue
où vit
Telly semble idyllique, mais il y a cette route juste
derrière… Dès le départ, il
y a une tension
entre ces deux lieux. »
Joseph Ruben a établi dès le départ un
ensemble de
règles visuelles pour le style du film. Il explique :
«
Nous voulions une atmosphère générale
glaciale
mais très belle, avec une lumière chaude
seulement dans
les chambres des enfants. Nous avons utilisé de longues
focales
pour donner un sentiment de paranoïa, l'impression
d'être
observé, et des optiques grand angle pour donner une vision
légèrement distordue de ce monde. Pour la
couleur, nous
avons pratiquement tout supprimé, sauf dans les
scènes
impliquant les enfants. Il n'y a pas de rouge dans le film, sauf le
roux des cheveux de Julianne. »
Le directeur de la photo, Anastas Michos, ajoute : « Le style
visuel est principalement réaliste. Même si nous
voulions
que le film conserve en permanence une perspective, la sensation
d'être épié, nous ne nous sommes jamais
écartés d'un sentiment de
réalité tangible.
J'ai utilisé une pellicule qui me permettait pas mal de
liberté. Dès le départ, j'ai voulu
utiliser un
intermédiaire digital. Pour les objectifs, nous avons
employé un package standard Panavision Primo, en restant
surtout
dans les focales longues de la gamme. J'ai utilisé un
objectif
75 mm pour les plans les plus larges mais nous pouvions aller jusqu'au
300 mm pour des plans plus serrés. »
Le chef décorateur Bill Groom fait équipe avec
Joseph
Ruben depuis dix ans et a vécu à New York pendant
vingt
ans. Il était heureux d'y tourner et confie : «
Lorsque
j'ai lu le scénario, j'y ai tout de suite senti Brooklyn. Ce
film se partage en deux styles, d'un côté les
souvenirs,
et de l'autre le présent. J'ai toujours eu le sentiment
qu'en
raison du stress émotionnel de Telly, ses souvenirs lui
semblent
plus vrais, plus vivants que le présent. Ses souvenirs sont
en
un sens plus concrets, plus réels pour elle. Le
passé est
donc en terme de décors et de photo plus coloré
et vivant
que les scènes du présent, qui sont dans des
couleurs
plus sombres. Pas totalement monochromatiques, mais très
atténuées.
« Le Brooklyn que nous montrons à
l'écran est le
vrai, celui où vivent les gens, avec sa superbe architecture
qui
fait son charme. A Brooklyn Heights, il y a quantité de
maison
datant d'avant la Guerre civile. Il y a là-bas tout un monde
que
la plupart des gens, y compris les New-Yorkais, ne connaissent pas. Ce
quartier est un peu en retrait de la ville, mais suffisamment
près pour se rendre à Manhattan à pied
en
traversant le Brooklyn Bridge. C'est un endroit vraiment particulier et
très intéressant, qui répondait
parfaitement aux
thèmes du film. »
Joseph Ruben a signé la réalisation de plusieurs
films
majeurs portant sur les relations tumultueuses des familles modernes,
notamment "Les Nuits avec mon Ennemi" avec Julia Roberts, "Le Bon Fils"
avec Elijah Wood et Macaulay O'Quinn et le "Beau Père" avec
Terry O'Quinn. Réalisateur éclectique il a par
ailleurs
signé le drame à suspense "Loin du Paradis", le
drame de
prétoire "Coupable Ressemblance", et le thriller de
science-fiction "Dreamscape". Avec Jospeh Ruben le plaisir du
cinéma se décode par strates...
derrière des
repérages et des décors qui ne laissent pas
indifférent, la réalisation d'un
véritable
thriller, une direction d'acteurs accomplis comme Julianne Moore, se
distingue dans les multiples flous une véritable question de
société.
VAGUE A L'AME ... DES CAFES !
L'Âme du vin disait Beaudelaire, résonance,
écho,
temps, mémoire... et l'Âme des cafés,
qu'est-elle
devenue. Où est-elle à présent cette
Âme?
Nous sommes partis à nouveau sur la piste d'une nouvelle
mémoire en déshérence. Table de bois
et chaises
assorties, petit comptoir, zinc, poignées
d'habitués,
tapis de jeu tirent leur révérence. Ceux qui
subsistent,
ici et là, au détour d'un vieux quartier
populaire, au
coeur de rues historiques, sur la place de quelques hameaux de campagne
savent que leurs jours, désormais, sont comptés.
Un peu partout se lèvent sur des lieux
transformés et
méconnaissables des cafés en toc, grenouilles qui
désirent se faire aussi grosses que le boeuf.
Cafés
brasseries, snack-bars, self-service, restauration rapide, en
vérité plus rien d'humain ne se passe. Le bistrot
par
excès de convoitise a enflé, s'est
peuplé et
déformé de personnels désinvestis. Le
patron
gère, comptabilise, rentabilise, augmente le chiffre
associé à ses m2. Il ronge les commerces voisins
pour
affirmer une identité commerciale et essaimer quelques
autres
établissements où la cuisine est devenue
laboratoire.
Il ne croit pas si bien dire ce nouveau temple de la
mondanité,
aux serveurs syndiqués, grimés et
costumés,
lorsqu'il propose une assiette froide. Il n'y a pas que l'assiette de
froide! Tous les personnages installés s'exposent tels des
mannequins de vitrine sous des tenues vestimentaires anonymes.
Il ne fait pas bon se distinguer dans ces lieux de comparaison des
égos. Accueilli avec une
célérité autant
figée qu'un oeuf en gelée assurant qu'on n'est
pas
là pour musarder, l'assiette froide a pris des cours de mise
en
scène. Me serais-je trompé, aurais-je fait
erreur? A
première vue l'assiette est superbe,
appétissante. Sur le
point de me remettre en cause je me suis aperçu,
dès les
premières bouchées que l'étincelante
sardine, le
thon, l'oeuf mayonnaise, les six radis avaient tous la même
absence de goût, la même inconsistance. L'assiette
est
parfaitement froide et n'évoque pas plus de plaisir que
l'expression corvéable des serveurs, du dresseur d'assiette
que
je n'ose plus nommer cuisinier. Au limonadier s'est
substitué
une clé, la clé du chiffre d'affaire de chacun.
Ici le
café est une entreprise froidement commerciale où
la
carte se discute comme une cotation boursière, les clients
sont
accueillis par le chronomètre caché. Boire sa
tasse de
café ici à un temps. Tu deviens multiple,
consommateur et
outil de travail, tu fais parti de la chaîne de production,
Taylor n'est pas loin. Pour un apéritif tu
bénéficies de quelques minutes
supplémentaires et
associé aux tarifs affichés ton temps de
présence
est calibré.
Mon assiette froide qui s'intitulait « campagnarde
» se
montrait copieuse. Mais l'abondance est aussi ici la façon
d'emballer les mets, tout compte fait il n'y a que l'apparence dans
l'assiette, il n'y a que l'apparence qui compte. A chaque coup de
fourchette les volumes s'effondrent. A l'huile et au vinaigre on a ici
l'art d'ajouter du vide, on sait aérer la salade, gonfler
les
miettes de thon, présenter un confetti de saucisson en
volume,
élargir la tomate. Tout ça finalement est-il
vraiment
intéressant à soulever?
Se nourrir du vide, c'est une expression symbolique, encore une fois,
de tout un monde.
29 MILLIONS D'ORDINATEURS, ET MOI, ET MOI, ET MOI !
Si l'on tient compte du principe acquis de la persistance pour "fixer"
une image, un individu en éveil va "enregistrer"
prèsde
400 millions d'images soit pour une vie de 70 ans 28 milliards
d'images. Effectuons maintenant une comparaison avec les
capacités de stockage informatique pour le même
nombre
d'images en attribuant un poids moyen de 700 ko par image: cela
nécessiterait 29 500 000 cd rom, 6 millions de dvd!
Traduisons
en nombre d'ordinateurs suffisants pour non seulement stocker dans
leurs disques durs ces images mais aussi pouvoir les gérer
en
terme d'accès, de classification, d'identification... 240
000
ordinateurs "familiaux" de dernière
génération en
date du printemps 2004 seraient nécessaires! Reprenons notre
personnage et ses 70 années d'existence et supposons que
tout ce
qu'il voit soit continuellement filmé, il faudra compter sur
la
mise en service (chaque mois!) de 285 ordinateurs
supplémentaires pour stocker et gérer son capital
d'images. Notons là que nous aurions qu'un film muet et que
nous
n'avons pas considéré l'espace utile pour stocker
et
gérer les mémoires sonores. Quand aux sens
kinesthésiques et les émotions la
mémoire
informatique ne sait pas encore les traduire. L'exercice est un peu
puéril mais il est fort représentatif des
formidables
capacités de mémoire d'un individu.
QUESTIONS SUR LA MEMOIRE
Nous nous souvenons à toute heure, mais comment nous
souvenons-nous? Réduits à un seul moment de la
durée, comment pouvons-nous, sans sortir du
présent,
remonter le cours des années écoulées?
Chacun de
nous se rappelle le passé, car chacun de nous a de nouveau
des
pensées et des sentiments qu'il sait
déjà avoir
eus; mais comment sait-il qu'il les a déjà eus?
Si ces
pensées et ces sentiments ne sont pas identiquement les
mêmes, comment peut-il les reconnaître, quand ils
se
reproduisent? Et, s'ils sont les mêmes, que sont-ils devenus
aussitôt après leur apparition
première? La
mémoire sert à déterminer la
reconnaissance.
Pouvons-nous dire que nous reconnaissons un objet, quand en le
revoyant, nous pouvons le comparer et le trouver, en tout point,
conforme à l'image idéale (et non
réelle) que nous
nous en étions déjà faite? Ramener la
mémoire à l'habitude est-ce dériver
l'ignorance de
sa source la plus élevée? Reprenons l'article
précédent avec notre analogie informatique et
considérons l'ordinateur éteint. Au moment de sa
mise en
marche un protocole se déroule affichant un fond
d'écran,
des outils sur ce qu'on appelle le bureau, une barre d'outils, une
barre de taches, parfois une ouverture automatique de quelques
fonctions, tout cece est l'habitude. Ne s'active là qu'une
part
infime des données en mémoire. Isolons de la
même
faon les souvenirs. Ils sont en fait les dossiers visibles de
l'ordinateur lorsque celui-ci est en marche. Il suffit de cliquer
dessus, de les activer poàur accéder à
leur
contenu. Or toute la mémoire n'est pas là. Des
dossiers
sont rangés, d'autres cachés, certains
oubliés,
dérangés et cet ordre malgré nous se
constitue par
automatisme. Ce classement est toujours, une fois l'habitude et les
souvenirs enlevés, la part la plus importante de stockage de
mémoires. En même temps que je me souviens, je
crois
à mon souvenir: d'où vient cette foi
donnée
à ma mémoire? L'objet de la mémoire
est-il
nécessairement une chose passée? L'objet de la
perception
et de la conscience est-il une chose présente? L'objet d'un
souvenir peut-il être saisi par les sens ou la conscience? La
mémoire est-elle un moyen de nous induire en erreur: celui
de
nous faire prendre ses données pour les données
de la
perception elle-même? Comme dit le proverbe ne serait-ce pas
la
mémoire qui nous pousse à prendre "les vessies
pour des
lanternes"? Quand la mémoire connaît une
altération
il a été observé dans sa
reconstruction un ordre
inverse de celui qui a été observé
lors de sa
perte. Le souvenir des faits se reproduit d'abord, le souvenir des
adjectifs précède le retour des substantifs,
celui des
noms propres reparaît le dernier. L'écriture se
fait moins
attendre que le langage articulé, la faculté de
lire est
intermédiaire entre l'une et l'autre. Il n'est pas
impossible de
trouver une situation qui fasse que l'on puisse écrire un
mot
qu'on ne peut plus lire ni prononcer... la mémoire de la
main ne
se confond pas avec celle qui sert à la parole. Nous avons
tous
pratiqué ceci lorsque, se heurtant à une
difficulté orthographique d'un mot, nous saisissons un stylo
pour laisser la main rechercher la bonne orthographe. Les
époques, les territoires, le tempérament,
l'éducation, les goûts, la profession, tout influe
sur la
mémoire? Tout modifie, transforme, façonne la
mémoire. La mémoire vit-elle exclusivement sous
influence? Se souvenir n'est autre chose que concevoir
reconnaître ce que nous avons auparavant perçu; or
la
faculté de concevoir et de reconnaître ce que nous
avons
déjà perçu nous vient uniquement du
pouvoir que
nous avons d'associer entre elles diverses idées, et
l'association des idées, à son tour,
dépend
exclusivement du pouvoir de contracter des habitudes, qui est propre au
principe de la pensée. La mémoire n'est-elle donc
qu'une
habitude?
L'ENNUI ET L'OUBLI, DE L'INTRANQUILLITE...
Il est des questions lancinantes qui dérangent
à
force d'inertie. Des questions qui peuvent attendre que ça
passe, qui délinquent. L'oubli est de celles-ci. Son
évocation n'éxige guère de fioritures
inutiles.
L'oubli par définition est rien! Il pèse du vide
qu'il
creuse et laisse en nous, omni-absence qui imprègne la
réalité. De l'intérieur que dire de
l'oubli hors
cette singulière approche de la solitude. On est toujours
seul
face à l'oubli.
De l'oubli à l'ennui il n'y a qu'un pas. Ce pas happe et
paralyse. De l'oubli et d'ennui nous sommes tout à la fois
le
sujet et l'objet, le coupable et la victime. L'oubli et l'ennui ne
cherchent pas, rendent impossible la sortie de l'enfermement. Ils
traduisent dans des mots d'une force désarmante la peur,
l'appréhension de la nouveauté. L'oubli est le
refuge de
l'ennui, rédition programmée où la
monotonie est
mode d'existence. Laisser alller l'ennui pour nourrir l'oubli. Car de
l'un et de l'autre on n'attend rien sinon qu'ils passent. Ils nous
crient la pauvreté du vécu, la dissolution des
sens de
l'existence, la perte des intérêts, de la
curiosité
et du désir.A nos yeux sont-ils même digne
d'intérêt? S'échapper et
l'évitement sont
les remèdes d'une société qui
symptomatise
l'activité. Il ne fait pas bon laisser place à
l'ennui,
ni à l'oubli dans nos emploi du temps. L'urgence est
toujours
dans ce qui peut se régler et non dans ce qui ne
connaît
pas de solution. Débusquer l'oubli pour y tourner le dos
aussitôt, traquer l'ennui pour le combler... question
d'organisation.
Piètre société dont les pouvoirs nient
les
mémoires en les exposant. Modernité suractive de
politiciens parés d'histoires en faux semblant
destinées
à éradiquer l'ennui en gonflant la poche
à oubli.
Difficile de fuir, inconcevable de résister, insoumission
marginale... Désirer l'ennui, se complaire dans l'oubli
reviendrait à rompre les circuits économiques,
viderait
les hypermarchés, provoquerait la faillite des
armées de
surendettement et de crédit, ferait s'écrouler
les
statues de nos élus, leurs mythes et symboliques de
domination.
Savoir si la conduite intuitive d'une telle issue serait dramatique ou
pas n'est pas affaire de choix ou de volonté, ce n'est
même pas notre affaire. Nos penchants exacerbés
avancent
tête baissée car aux côtés de
nos oublis, de
nos ennuis règnent en tyrans oublis et ennuis collectifs.
Bestialité meurtrière d'un culte en promotion
permanente
voué à la destruction de l'individu,
récurrence de
nouveautés en auto-reproduction.
Ailleurs, toujours plus haut, plus large, plus gros, plus gras,
obèse jusqu'à ce que, l'horizon bouché
il n'y ait
plus rien à explorer. Chiche, encore de l'ennui et de
l'oubli
à défier pour revenir, toujours moins loin, moins
haut,
moins large, moins gros, moins gras, anorexique jusqu'à ce
que
l'horizon dégagé il n'y ait aucun somment
à
atteindre.
Je n'ai pas le temps d'attendre. J'aimerai tellement avoir le temps de
m'ennuyer. Je vais me remettre à bouger. C'est
peut-être
une idée. Je ne sais pas quoi faire. Attention, viser en
dehors
de l'ennui pour tuer le temps qui paraît long ne sert
à
rien, rien qui ait suffisament de sens pour attirer notre attention.
Attention, viser en dehors de l'oubli pour tuer l'inexistance de soi
qui nourrit le manque de confiance ne sert à rien, rien qui
ait
suffisament de sens pour éveiller notre existence.
S'il n'y a plus d'envie, plus de désirs, plus rien qu'un
rien
encombrant reste la douleur invisible de la soumission pour miuex
distiller le goutte à goutte mesuré d'une fuite
en avant,
enchaînés que nous sommes aux revenus du pouvoir.
Occuper,
remplir, tuer le temps, anéantir l'ennui,
pulvériser
l'oubli pourvu qu'on n'en ait pas. Il ne nous reste plus
qu'à
nous taire maintenant en présumant qu'ennuis et oublis
soient
affaire de silence... devoir de mémoire!
J'ai écris ces quelques lignes en hommage à
Fernando Pesoa... de l'intranquillité...
BONNES VACANCES
Je vous propose une approche sociologique et anthropologique du voyage.
Petite ballade dans le temps avant vos escapades de vacances. Qui dit
voyage dit déplacement, qui dit sociologue dit
déplacement, l'un autour du monde l'autre autour de
l'objet...
et si notre objet était justement le déplacement
autour
du monde, de l'autre, donc de soi! Prenons donc la route, attachez vos
ceintures. ça va secouer les idées toutes faites,
le
voyage est au bout de la route.
A la fin de l'époque médiévale
l'entretien des
chemins est délaissée de peur du brigandage, les
seigneuries préfèrent entraver le passage sur
leurs
terres. A la fin du 14ème siècle il faut six
jours
à un courrier royal pour effectuer le trajet Avignon-Paris,
près d'un mois pour un groupe de voyageurs. En 1464 Louis XI
crée la première poste duRoy et vont se
multiplier les
routes postales. En 1552 est publié le premier guide des
chemins
de France. L'entretien de ceux-ci commence a devenir
problématique et un impôt sur le sel, la gabelle,
va
constituer la base du premier fond d'investissement routier. A la fin
du 17ème siècle Colbert crée les Ponts
et
Chaussées et commence à faire planter des arbres
le long
des chemins. Sully, mlinistre connu pour sa poule au pot dominicale
continuera le travail de plantation et fidèle à
lui-même installera des auberges le long des chemins. En
1763,
nous venons en toute légèreté de
traverser cinq
siècles, la 1ère diligence pour voyageurs relie
Lyon
à Paris à travers les routes, vignes oblige, de
Bourgogne
en moins de d'une semaine avec un attelage et un équipage
impressionnants. En 1789 le décor routier est
planté pour
la révolution mais une autre révolution
s'opère en
Ecosse. Elle éclatera en 1816 à l'initiative de
John Mac
Adam qui va refaire les chemins à l'aide de graviers et de
pierailles, le tout étendu sur un lit de pierres plus larges
en
veillant à ce que la route soit convexe afin que la pluie ne
pénètre pas les fondations. Puis tout va
formidablement
s'accélérer puisque 30 ans plus tard la diligence
Bordeaux Paris va faire le trajet en 48h, la malle poste en 36h et
moins d'un siècle et demi plus tard, et oui en 1990, le
bilan
routier de la France est impressionnant. Son réseau est un
des
plus dense de la planête et s'étire sur plus de
750 000 km
de voies routières, hors chemins.
Nous voilà arrivés au débit de la
grande route du
voyage, le chemin en est tracé! La route indiscutablement
manifeste son caractère et sa singularité, elle
indique
le chemin à prendre mais aussi celui à
éviter.
Tout d'abord la route est codifiée, en France par le Code de
la
Route en 1921 (à cette date il reste 22 000 chevaux
à
Paris alors que s'installent les premiers feux rouges, 20 ans plus
tôt 110 000 chevaux permettaient les déplacements
parisiens... il y a un siècle tout juste... à
peine trois
générations! ). Il y a code et code, selon la
culture
d'où l'on vient et l'endroit où l'on se trouve.
L'adaptation est indispensable et peut prendre un certain temps! Mais
partout, hélas, le mauvais conducteur c'est toujours
l'autre,
jamais soi: c'est en grande partie là l'origine des
hécatombes routières. On ne circule pas chez
l'autre
comme on roule chez soi tout comme on ne voyage pas en Tanzanie comme
on voyage au Danemark. Prenons justement le seul exemple parmi une
infinité des nombreux pays émergents
où l'on ne
roule pas à droite ou à gauche mais au milieu de
la
route. Quels sauvages, c'est très dangereux s'exprimeront
à leurs retours nombre de touristes. Certes, mais n'est-il
pas
fort risqué, souvent après la tombée
de la nuit,
de rouler en bordure de la voie et cela pour mille et une raisons:
petits enfants, écoliers rentrant de l'école (la
nuit
tombe très tôt en s'approchant de
l'équateur),
poules et chiens, troupeaux, vaches et buffles qu'on ramène
des
champs et des rizières, vélos et motos sans feu
arrière, char à bras, panneauxet pancartes,
colporteurs
et vendeurs d'étals à même la
chaussée,
gargotes installées au bord de la route, absence de marquage
au
sol, gendarmes et militaires couchés sur le sol et j'en
passe...
Finalement avec une telle occupation des bas côtés
de la
chaussée la voie la plus sûre et raisonnable ne
consiste-t-elle pas à rouler au milieu de la route!
La vitesse est aussi une composante du voyage. En 1990 la vitesse est
encore limitée à 20 km/h en ville et 30 km/h
à la
campagne. 50 ans plus tôt en Grande-Bretagne la vitesse
était limitée à 6km/h sur route et 3
km/h en
ville. Quelle accélération
étourdissante en 150
ans! La réalité dépasse la fiction.
Nourrissons
maintenant notre réflexion de diverses informations un peu
en
vrac, mais pas tant que ça, vous en jugerez lors de notre
conclusion.
La première auto-mobile, ou plutôt
automobilité
mécanique est la byciclette. Premier mode de
déplacement
en Chine et Asie du Sud Est, premier objet de convoitise au rang des
objets volés: à Strasbourg en 2002 environ 30 000
vélos volés!
Autre aspect du grand écart de soi à l'autre,
l'autre
étranger: les distances journalières parcourues.
Elles
sont de 6 à 7 km par habitant en Inde et en Chine
à 45 km
en Amérique du Nord pour une moyenne mondiale de 14 km par
habitant. Ecart parfois tout aussi important entre certains
déparetements français.
Le premier guide touristique date de 180 après JC.
Rédigé par Pausanias et à destination
des romains
désireux de se rendre en Grèce et indiquant outre
les
itinéraires un bon nombre de bonnes adresses.
Lorsque le Botswana n 1906 obtient son indépendance il ne
compte qu'un seu km de route goudronné dans la capitale.
Impossible d'éviter quelques mots sur l'automobile dont le
permis de conduire est délivré en 1924,
exclusivement aux
hommes, par l'Union Nationale des associations de tourisme.
Alors qu'en 1951 60% des vacanciers partent en train et 24% en voiture,
6 ans lus tard ils sont 47% à utiliser le train et 41% la
voiture. De nos jours et dans l'ensemble des pays d'Europe occidentale
ce sont plus de 55% des voyageurs touristiques qui partent en voiture
avec un taux de plus de 65% pour l'Allemagne, la Hollande et les pays
Scandinaves.
En quoi la voiture est une redoutable force de décivilisaton
et
un véritable agent de colonisatioin? Grâce
à
André Citroën et son scarabée d'or,
sorte
d'autochenille d'allure grossière qui en 1922 fait la
traversée du sahara,en 1924 la Croisière Noire et
en 1931
la Croisière Jaune qui reprenait l'itinéraire de
la route
de la soie et de l'ensemble des axes de conquêtes coloniales
européennes.
Arme de destruction massive la voiture tue chaque année
environ
10 000 personnes par an en France, 90 000 sur les routes
européennes, 50 000 aux Etats-Unis, 3 500 au Canada...
jamais
aucune guerre n'a causé de telles hécatombes:
près
de 2 millions de morts ces dix dernières années
pour ces
seuls pays et puisque nous utilisons la métaphore militaire
nous
ne comptabilisons pas là les dégats dits
collatéraux et les millions d'invalides laissés
sur les
bords des chemins.
Le pays par excellence de l'automobile est la France. En 1899 on compte
plus de 6 500 automobiles contre 688 pour l'ensemble des Etats-Unis,
434 en Allemagne ou 412 en Angleterre!
Laissons ces informations s'inscrire dans nos esprits pour revenir
à l'objet de notre rencontre: le voyage. Vous verrez les
liens
se faire automatiquement.
Le tourisme est né en Occident et poursuit sous une forme
d'apparence pacifique l'immense œuvre coloniale
restée
inachevée. Si je me suis attardé sur la route, la
voie de
circulation c'est que le mot vient du latin "via" qui a
donné en
français le mot voyage mais aussi voyou (en
référence aux comportements routiers
précédemment évoqués) mais
aussi convoi
(justement conçu pour se défendre des dits
voyous). Le
dieu Hermès, dieu du voyage, dieu errant et nomade de la
mythologie grecque est le maître des routes, mais aussi le
patron
des vagabonds et des cambrioleurs. Il possède le don
d'ubiquité et relie l'ici et le là-bas. Il est
une
remarquable passerelle entre les mondes. C'est là la vraie
définition de la délinquance qui consiste
à
déplacer les objets d'un endroit à un autre. De
fait le
racisme est plus présent sur les routes que partout ailleurs
dans l'espace social, tout comme le machisme. Si le routard est
fréquent, la routarde l'est moins. Le mythe du voyage s'est
construit dans et par la violence masculine au nom de la Sainte
Civilisation: les routes coloniales de l'ex Indochine, les routes du
Far West américain, les routes du Japon féodal,
des
croisés, la supra pythique route de tous les aventuriers, la
route de la soie devenie route des épices, de l'esclavage et
du
trafic d'êtres humains à toutes les
époques
(même de nos jours) et aujourd'hui route du wahhabisme
islamique.
Lorsque les touristes débarquent en hordes
organisées
pour découvrir une civilisation, il est fort à
parier que
cette dernière a bel et bien disparu. Le touriste entretient
une
fascination à la mort même dans le cadre
assoiffé
des parcours culturels qui fixent des oeillères aux
voyageurs
sur le seul regard des patrimoines et vestiges de civilisation en
ignorant l'être humain, l'autre étranger qu'ils
croisent
sur la route. De plus voyager collectivement sur les autoroutes des
vacances (au fait saviez-vous que l'inventeur de l'autoroute
était Hitler?) appelle à plus
d'animalité, de
grossièreté, de vulgarité aussi. Les
rassemblements de touristes augurent souvent du pire, plus rarement du
meilleur. C'est un fait, la multitude invite plus facilement la
barbarie à s'exprimer. Pourquoi en serait-il autrement avec
les
touristes?
Plus la route est modeste, plus elle s'affirme humainement praticable,
et plus celui qui l'emprunte a de réelles chances de trouver
une
voie singulière: sa voie, sa route. Le voyage devient alors
intérieur, voyage propice à
l'intimité, au respect
de soi comme de l'autre, le passage à une
altérité
radicale.
Entre errance et partance, c'est finalement la route qui prend l'homme
et non l'inverse! Le maillage de la terre est associé au
tissage
du lien social, et la route sert de main tendue. L'art de pratiquer le
voyage, c'est d'abord l'art de chercher son chemin ouvert à
tous
les vents, de repérer sa propre et unique voie ou encore de
s'orienter dans l'espace comme dans la vie. Franchir le seuil puis
s'ouvrir à l'horizon pour mieux découvrir.
Aujourd'hui
plus que jamais il importe de se dérouter pour mieux
voyager. Je
ne peux que vous inviter à découvrir le programme
d'un
voyage pensé par Les Mangeurs de Lotus. Il s'agit d'une
randonnée chamelière entre Essaouira et Agadir au
Maroc... inoubliable et merveilleux. Bonnes vacances.
PAPA!
Nous prendrons pour guide les propos exprimés par Luc
Boltanski
et Eve Chiapello :Notre ambition a été de
renforcer la
résistance au fatalisme, sans pour autant encourager le
repli
vers un passéisme nostalgique, et de susciter chez le
lecteur un
changement de disposition en l’aidant à
considérer
autrement les problèmes du temps, sous un autre cadrage,
c’est-à-dire comme autant de processus sur
lesquels il est
possible d’avoir prise. Il nous a semblé utile,
à
cet effet, d’ouvrir la boîte noire des trente
dernières années pour regarder la
façon dont les
hommes font leur histoire. C’est en effet parce
qu’elle
constitue, en revenant sur le moment où les choses se
décident et en faisant voir qu’elles auraient pu
prendre
une direction différente, l’outil par excellence
de la
dénaturalisation du social que l’histoire a parti
liée avec la critique. Nous
n’aurons pas
d’autre satisfaction que celle d’avoir
vidé le
tiroir dérangé d’une commode. Plus
particulièrement ces meubles pas assez nobles pour
pénétrer dans les salons, ceux que l’on
relègue dans les entrées, qui héritent
des
innombrables traces destinées à l’oubli
et dans
lesquels on vient fouiller à la recherche d’objets
ou de
clefs perdus ! Ces tiroirs si souvent et facilement accessibles aux
enfants dont rien de ce qu’ils contiennent ne
paraît
précieux, sauf au regard de celui qui découvre,
re-découvre l’insignifiant
égaré et le
replace, le dérobe, l’extrait, délinque
sans autre
malveillance que le désir de comprendre et savoir ce que ce
bazar peut bien faire dans ce tiroir !
La mémoire ? Les mémoires ? Le mémoire
? Rares
sont les mots de la langue française qui
possèdent autant
d’orientations qu’ils ont de genres ou de nombres.
Masculin, féminin, pluriel, la mémoire ne
répond
pas à un concept en particulier mais a de particulier de
répondre à tout ! De la justification par
l’oubli
involontaire, Ah, désolé, j’ai
oublié !,
à la justification par omniprésence du souvenir
inoubliable Ah, ça restera gravé dans ma
mémoire !
le présent se conjugue facilement au passé. Parce
que le
sentiment d’évidence se dissout à
l’évocation de la mémoire, le mot est
problème... avant qu’il ne le pose.
L’emploi du mot
ne correspond pas à une notion précise,
désigne
des choses fort différentes, échappe à
la
définition et par conséquence à
l’expression
d’un sens.
Faisons un détour par les rayonnages des hyper
marchés.
Mamie confiture, grand mère café ou
yaourtière,
oncle qui "riz" maintiennent un lien mensonger au passé, une
mémoire quasi muséale en exposition dans les
rayons. Nous
ne pouvons que nous questionner là sur deux des sens du mot
conservateur ?, responsable de patrimoine ou additif alimentaire, les
objets semblent bien proches. Où sont les sens, les gestes,
les
parfums, les crépitements de cuisson, la chaleur du four,
... Un
jeu avec le temps provoque au détour de la vie,
l’envie de
refaire. On téléphone pour une recette. Mais
quels
ingrédients cherchent-on vraiment au travers de cette
requête ? Quelle récompense ? Quel amour ou
désamour se transmet-il lorsque sonne l’heure de
passer
à table ? L’essor des viennoiseries qui
dégueulent
toutes vitrines ouvertes le parfum de leurs brioches aux passants
l’ont bien compris. La clef des sens conduit-elle
à la
clef des songes, ou bien est-ce l’inverse ? Nous retrouvons,
encore une fois, les aspects les plus primitifs liés
à la
conscientisation de la mémoire. Mémoire des sens
et du
corps, comme si rien n’avait changé depuis
Descartes.
Nous n’omettons pas ce que nous nous "freudonnons"
à
l’oreille à l’écoute des
propos qui nous sont
contés. Au diable les occurences, la mémoire doit
également exercer une réflexivité sur
son action.
Cette ampleur d’une vie intériorisée
entrave la
prise de conscience des parasitages et des détournements. La
mémoire rencontre d’innombrables
difficultés et
ressemble à l’étranger qui ne voit que
ce
qu’il sait déjà de l’univers
qu’il
découvre...rien, lorsqu’il ne sait rien !
Dans les souvenirs installés et
commémorés,
mémoire muséale et adorée se
situeraient les
entraves aux projets individuels. Du ressouvenir, strate profonde de la
mémoire pourraient s’extraire les
méthodes de la
conduite des projets aboutis, de nouvelles histoires, d’une
nouvelle histoire dénuée de conscientisation,
créatrice, libératrice. On peut se souvenir alors
de
Galilée, Copernic, Léonard de Vinci...
L’instant
vient de la mémoire et ce sont les sous-venirs de sous la
mémoire qui re-viennent de l’oubli. Notre travail
conduit
à observer que le questionnement de la mémoire
éveille l’instantanéité
d’une image.
La visualisation de celle-ci a pour effet de déconstruire la
contemporanéité. Il n’y a pas
d’arrêt
sur image prolongée. La lecture rapide arrière se
met
immédiatement en fonction et provoque une translation
projective. Ceci met en lumière deux sens opposés
où nous distinguerons le poids de la nostalgie en regard
d’échecs de projets de vie, et
l’expression de
pouvoirs dominants puissants. Dans ces re-tours, il peut se distinguer
comme un tour de passe-passe que le témoin verrait
à
nouveau sans jamais distinguer l’habileté de la
prestidigitation. Nous observons très
précisément
ce que nous allons nommer une prospective paradoxale...pouvoir de
domination absolu.
Il ne s’agira plus au terme (jamais accompli) de notre
travail de
seulement analyser et examiner les différentes formes de
mémoire, d’histoire orale et d’histoire
écrite, mais de réfléchir sur le poids
qu’exerce la mémoire comme facteur fondamental sur
l’instrument qu’elle peut devenir aux mains des
inventeurs
d’états nations et par redondance aux mains des
maîtres d’institutions.
Observée la mémoire se manifeste capricieuse,
transmission qui tout à la fois intègre et
oppose,
rassemble et disperse, normalise et distingue, jamais saisissable,
toujours entre, par dessus, en dessous, chevauchant à la
jonction des sociétés et des contextes locaux,
des
institutions, des particuliers, dans les transversalités,
les
intersections des itinéraires individuels où les
fissures
des héritages matériels et/ou symbolique.
Ils ont aujourd’hui 65 ans, dix ans de plus, dix ans de
moins,
peu nous importe. Ils avaient moins de dix ans à la
libération, une vingtaine lors de la
décolonisation.
Amère frustration transmise de leurs pères,
vécue
par ces jeunes gens qui brutalement, pour ne pas dire avec
brutalité, durent abandonner leurs esclaves du bout du
monde.
Arrive la trentaine et mai 68. Le plein emploi, les fruits du pillage
colonial sont placés dans des acquisitions monstrueuses de
patrimoines immobiliers et industriels gonflant de fait les gains de la
collaboration, les gamins peuvent jouer du pavé avec les
forces
de l’ordre...ça ne sèmera pas le
désordre.
Pendant que papa s’occupe de tout, les fistons
s’organisent
une libération sexuelle qui n’écarte
pas les
attouchements sur mineurs, qui fait de l’inceste un mode de
vie,
sous les "tabous" la plage, sous le "totem" les pavés. Mais
ce
n’est pas tout, cette même
génération
consomme son énergie comme de l’eau de pluie, fume
sans
danger, lave sa voiture au bord des points d’eau et
s’adonne à faire sa vidange dans les champs. Ils
offrent
à leurs femmes la liberté de travailler, de voter
accessoirement, et de s’équiper en
électro
ménager afin qu’elles n’omettent pas
leur taches
ménagères dans tout cet élan
d’émancipation. Fort de l’exemple de
papa le fiston
va promouvoir son nouveau Dieu : l’hypermarché.
Aux
colonies perdues inventons la mondialisation, à nos esclaves
disparus substituons nos enfants. Ils ont aujourd’hui 65 ans,
presque 70, leurs enfants une quarantaine
d’années. Ces
derniers voient s’évaporer les acquis de leurs
parents,
parce qu’ils ne veulent pas les transmettre.
Nous, nous soutiendrons que la mémoire collective
s’est
construite en faisant abstraction des mémoires
individuelles,
avec des souvenirs imaginaires, forgés par des instances
externes et imposées à l’individu. Nous
conviendrons à l’écoute attentive de
nos rencontres
que l’individu absorbe les souvenirs qui lui sont
suggérés par la culture dominante et
qu’il les
ajoute au stock de mémoire vivante qu’il partage
avec les
autres membres de sa communauté que celle-ci soit
structurée et de proximité, ou qu’il
s’agisse
du groupe "national". Rendre la manipulation visible est une
manipulation en soi qui oriente le débat. Manipuler
l’intimité c’est permettre à
l’art de
l’exercice du pouvoir d’user de toute la
perversité
qui lui permet de subsister sans jamais se faire remarquer.
Ils ont 65 ans et plus, ils détiennent toujours le pouvoir,
ils
ne le lacheront pas. Ils ont formé leurs chiens de garde
pour
assurer la sécurité de leurs méfais,
ils te font
bosser pour entretenir leurs piscines, ils te font payer une redevance
pour l’usage d’une drogue permanente
télécommandée, ils t’ont mis
sous perfusion
de pétrole, de plastique, d’OGM, de boulot, de
claques
dans la figure et soumis que tu es, tu prends tout ça sans
bouger, sans le remarquer, sans rien contester, sans rien combattre. De
toute façon, comme l’a exprimé notre
Premier
Ministre, tu n’as même plus les moyens de t'exprimer, et puis, il faudrait que tu sois convaincu d’une
chose,
d’une petite phrase qu’il te demeure impossible
à
penser, et encore plus à dire : "Merde Papa !".
LES CROISES DE BRUXELLES
"L’emblême positive le négatif,
l’ignorance et
l’indicible. Pour appréhender ce
mécanisme de
renversement de l’absolu indisponible en absolu de
toute-puissance il faut prendre en compte la religion magique, la
nature d’invocation, pour ne pas dire
d’incantation,
inhérente à l’objet
emblématisé,
fût-il aujourd’hui objet de masse". Pierre Legendre
(De la
Société comme Texte, Fayard, Paris, 2001).
Par le jeu de l’emblème, du totem freudien, les
institutions s’emparent de l’écart temps
entre le
moyen-âge médiéval et notre
techno-science-économie. Elles le contrôlent et
tiennent
l’inconscient du citoyen en respect. La mondialisation fige
l’opposition entre mythe et réalité, ne
distingue
plus le conservateur alimentaire du conservateur de patrimoine se
réservant l’argument ultime : la menace
d’user de la
force pour se faire comprendre. Aurions-nous quelque chose à
envier à nos amis d’outre-atlantique ?
J’en doute. A
titre d’exemple prenons le drapeau européen
adopté
le 8 décembre 1955 par le comité des ministres du
Conseil
de l’Europe. Pourquoi ces douze étoiles ?
Naïves
réponses issues d’une mauvaise
éducation citoyenne
qui évoquent le nombre de pays fondateurs !
L’arrière plan religieux et la part
d’insu des
discussions préparatoires apparaissent en regard de ces
douze
étoiles.
¸ 12 signes du zodiaque
¸ 12 travaux d’Hercule
¸ 12 fils de Jacob
¸ 12 apôtres
¸ 12 mois de l’année
¸ 12 heures du jour et 12 heures de la nuit
mais surtout et c’est l’argument qui a permis
à
l’assemblée européenne
d’obtenir un consensus
(les délibérations officielles le prouvent) :
12 étoiles couronnant la femme de l’apocalypse,
figure de
Marie pour les Chrétiens : (XII, verset 1 « et on
a vu un
grand signe dans le ciel, une femme avec une couronne de douze
étoiles sur sa tête »).