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"Adoptez le monde."  



Benoît COMTE est Sociologue spécialisé sur les questions de mémoire, enseignant à l'Ipac en Management, études des comportements du consommateur, méthodologie et suivi de mémoires Master et Bachelors (cycle supérieur des Affaires, Ressources Humaines, Tourisme), fondateur du Bureau d'Etudes Comportementales et Prospectives Sociologiques.

  « Si être ethnologue c’est travailler sur les rapports entre Nous et les Autres : les Autres au-dehors, les Autres du dedans, les Autres du dedans que l’on met dehors (par stigmatisation, exclusion, expulsion…), il lui est impossible de faire l’impasse sur les modes « du vivre ensemble » que chaque société, ici et ailleurs, élabore en des processus et régule en des procédures.» Jean Métral.

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Vers quel Autre aller? - L'Autre culturel - L'Autre psychanalyste - L'Autre enfant - L'Autre monde - L'Autre soi - L'Autre pays

Benoît COMTE, Sociologue, Master de Sociologie appliquée au développement local (Lyon2), formation en psychanalyse, fondateur du bureau d'études comportementales et de prospectives sociologiques (ECP-Socio), président de l'association Club TELI, fondateur de l'espace Sociocom.org.

Travailler sur la mémoire sans agiter la sienne est une gageure. Il me semble utile d’exposer au lecteur une part auto biographique de parcours de vie afin d’aider à la compréhension de ma démarche. L’intérêt à la mémoire « Autre » se mêle à la mémoire « Mienne ». Cette réactivité déroge à la prise de distance et l’observation tout en l’accentuant par différenciation. Lors de la lecture d’un parcours de vie les contradictions entre les processus sociaux et les processus psychiques sont importantes. Le travail d’objectivation est périlleux. Il existe tant d’implicite. En recherchant entre les lignes je n’ai pas eu d’autres intentions que de vous inviter sur mon chemin. J’avais de multiples choix. J’ai défini de ne pas présenter une réflexion chronologique d’évènements ou un cv mais une démarche de décentrement vers les autres. Précisons que l’ensemble des épisodes présentés se déroulent tous entre 1975 et 2000. Et vous qui étiez-vous ces trente dernières années ?

« Si courte qu'on suppose une perception, en effet, elle occupe toujours une certaine durée, et exige par conséquent une effort de la mémoire, qui prolonge les uns dans les autres une pluralité de moments. Même, comme nous essaierons de le montrer, la « subjectivité » des qualités sensibles consiste surtout dans une espèce de contradiction du réel, opérée par notre mémoire. Bref, la mémoire sous ces deux formes, en tant qu'elle recouvre d'une nappe de souvenirs un fond de perception immédiate et en tant aussi qu'elle contracte une multiplicité de moments, constitue le principal apport de la conscience individuelle dans la perception, le côté subjectif de notre connaissance des choses. »

Vers quel Autre aller ?

Aller vers le monde. Découvrir par tous les moyens instinctuels à ma disposition ce qui m’a le plus souvent et toujours attiré : les autres. Il faut reconnaître que le fils unique que j’étais n’avait dans le passé jamais déjeuné à la cantine, ni jamais été en colonie de vacances. Mon père était professeur de mathématiques et de physique, ingénieur en organisation du travail. J’ai visité durant mes journées de congé toutes les entreprises où il intervenait, Rollex, Elna, VTN, SNR, Entremont, Nestlé… Dix ans en mai 1968, la télévision est entrée à la maison cette année là.

J’ai traversé les mondes de la nuit, de la mode, de la communication, des pays en voie de développement, de l’interculturalité urbaine, de la psychanalyse, de l’écriture, de l’animation, des techniques de production, des créateurs, des milieux associatifs, des syndicalistes, des entrepreneurs, de l’enfance maltraitée, de la politique, de l’organisation du travail, de la sécurité militaire, de l’artisanat, de l’exclusion sociale, des ONG, du système judiciaire, du commerce, de l’immobilier…A chaque étape, chaque entre deux, instant du creux, j’ai croisé des acteurs convaincus, convainquant ou vaincus ! Chaque monde m’a fait partager ses désirs, ses déplaisirs, son savoir et ses ignorances, ses questionnements. Ce sont les témoignages de plusieurs milliers de partages, des milliers d’avis sur la vie, la manière de la considérer, de vouloir la changer. Cette dimension à la croisée de l’anthropologie et de la sociologie s’est repérée au fil du temps. L’histoire incorporée se faisait nature et par-là s’oubliait d’elle même, elle demeurait malgré tout la présence agissante. Effacer l’écart entre l’histoire objective et le récit subjectif indique la mesure de distanciation propre à une sociologie de la mémoire. Sans la capacité de poser sa question et son regard en décentrement de sa propre histoire, c’est à dire sans « s’exposer », nulle sociologie de la mémoire ne nous paraît envisageable et sérieuse. Nous pouvons l’établir comme règle méthodologique première. Ne confondons pas avec le concept de transparence qui aurait la perversité de ne rien cacher, d’oublier l’ambiguïté et l’incertitude. Nulle intention de paraphraser la praxis psychanalytique. La psychanalyse rend possible la sociologie de la mémoire en ce qu’elle permet l’implication distante du sociologue. « Cette tentative de réduire la pression du monde sur la compréhension de l’objet est une tension constitutive de la recherche. Elle pourrait même paraître la définir. Mais cette tension nécessaire, si l’on s’enferme dans son illusion, peut être aussi un leurre : car tout objet est lui-même historique, culturel et positionné dans un champ social et ne peut être regardé que de ce point de vue ; et de même tout chercheur est-il un être historique, culturel, social, et ne peut voir que de ce point de vue. L’intérêt qu’il porte à son objet est déterminé par sa propre historicité. Il n’existe pas de tour d’ivoire absolue ni de chercheurs aux mains vierges, c’est à dire hors de l’histoire. Aussi le chercheur doit-il s’enrichir de ce pari intenable : intégrer sa relativité dans le champ de sa réflexion ; s’extraire de son objet tout en sachant qu’il est dedans et dehors, en essayant de dégager, au maximum de ses possibilités, le caractère composite de sa perception. La scientificité de son propos est liée à sa capacité à énoncer ce positionnement, ce que l’histoire se chargerait sinon de faire à sa place. Et c’est là une seconde tension de la recherche. Le chercheur est inévitablement produit et acteur de l’histoire. Il doit se défier de ce que celle-ci le détermine à son insu pour en être, en tant que scientifique, un acteur clairvoyant. »

Autre culturel

Organisations de concerts, approche du soucis de l’esthétisme de la communication « branchée », la mise en œuvre de performances artistiques, d’expositions d’arts graphiques, production d’un festival de musique punk-rock, enregistrement et post-production de 33 tours de jazz. Avoir l’œil partout, pour tout et pour tous. La culture fût vestimentaire, la culture était mode, fluo, Naf-Naf…la vendre offrait la rencontre des clients, collectionneurs, consommateurs… Roland Barthes définissait la mode comme une « sorte de machine à entretenir le sens sans jamais le fixer, elle est sans cesse un sens déçu, mais elle est toujours un sens : sans contenu, elle devient alors le spectacle que les hommes se donnent à eux-mêmes du pouvoir qu’ils ont de faire signifier l’insignifiant… elle devient ainsi le signe du proprement humain ». J’organisais des défilés de mode, je créais des collections éphémères, d’un soir ou pour l’étranger. J’ai réalisé une commande, d’après dessin, de tailleurs féminins sur mesure pour le temps d’une inauguration. J’ai vécu là avec les tisseurs, les marchands de tissus, les patronniers, les façonniers. J’ai rencontré le Sentier, les défilés du Louvre, les Pakistanais, New-York, les créateurs de Haute-Couture.

Pour un directeur de théâtre j’ai pris la place vivante du « marié » de Doisneau en son hommage commémoré par cette Scène Nationale. J’ai orchestré la remise des prix du Festival des Journées Internationales du Cinéma d’Animation, encadré l’accueil et l’accompagnement des troupes qui se produisaient au festival de la vieille ville d’Annecy.

Radios libres, « Contrebande FM », radios commerciales, rencontre de la communication publicitaire. J’ai produit « Oh, La, La ! » magazine féminin, écris des slogans pour des agences de publicités, agencé des vitrines, conçut et réalisé un court métrage de promotion d’un projet architectural dans le cadre d’un appel d’offre international dont le client était Sadam Hussein ! J’ai rencontré les artistes, les galeristes, les marchands d’art. Je me suis exercé à la critique rédactionnelle et les errances de vernissages. L’Autre culturel m’a décliné ses compétences techniques particulières, les problèmes posés par l’écoute et l’identification, la nécessaire rigueur de la gestion du projet culturel.

Autre psychanalyste

Saisir la dynamique des détours identitaires, entre identité socioprofessionnelle, identité familiale originaire, et identité personnelle. Neuf années de psychanalyse avec le Docteur François Duparc (membre titulaire de la société psychanalytique de Paris) m’ont fait explorer la maison de la cave au grenier. J’ai été accueilli à l’Espace Analytique par Maud Mannoni. Je maintiens une supervision. Intelligence relationnelle avec la PNL, l’écriture et l’édition des contes, j’ai été l’auteur du projet pédagogique de l’association Réseau d’Etablissements Educatifs Lagon. J’ai publié « Réflexions Educ-hâtives » dans le Journal de la Psychanalyse ainsi qu’un certain nombre de chroniques sur la psychologie du voyage. Trois ans de vie à Madagascar m’ont fait approcher la conception malgache du monde, du surnaturel et de l’homme en Imerina (Hauts plateaux malgaches), et sur l’existence personnelle et collective à Madagascar.

Lorsque Marco Polo arriva à Sumatra, il vit pour la première fois un rhinocéros. N’ayant jamais vu un tel animal, il crut reconnaître…une licorne. Un animal à quatre pattes avec une corne sur le front : n’était-ce pas la définition de la licorne telle que la légende la décrivait alors ? Le problème était que les récits traditionnels sur la licorne évoquait un bel animal blanc. Or celui-ci était gris. Il avait des pattes d’éléphant et était plutôt disgracieux. Marco Polo en déduisit donc que la licorne réelle ne correspondait pas véritablement aux descriptions faites jusqu’alors. Cette histoire rapportée par Umberto Eco dans son livre « Kant et l’Ornithorynque » permet d’illustrer que la confiance en soi ne se limite pas en son ultime conviction, qu’elle n’est pas le résultat d’une distribution unique selon un code unique : cinq continents, douze étoiles européennes, masculin et féminin, végétal et animal, droite ou gauche, quatre saisons, cinq sens, vingt-six lettres. Cet irréductible paradoxe ne marchait pas, ça n’avait même jamais commencé à marcher, ça ne marcherait jamais. Le monde rencontré était ici fait d’une universalité d’individualités dont le seul et unique fléau était l’exclusion.

Autre enfant

Dans le prolongement du rapport intitulé « Souffrances et violences à l’adolescence » remis à Claude Bartolone, ministre délégué à la ville, par cinq chercheurs issus de la psychologie, de la sociologie, de l’épidémiologie, de l’anthropologie et des sciences de l’éducation j’ai été auditionné par la Direction Intermistérielle à la Ville en qualité de professionnel de terrain. Je suis devenu éducateur d’adolescents en situation de placements sociaux ou judiciaires en 1994. J’ai pris en charge des groupes de vie en milieu fermé et institutionnels, en appartements autonomes, spécialisé dans l’accompagnement des phases de décompensation, la déscolarisation et la détection de tous les symptômes de déliaison. Référent de situations de placement j’ai assuré la rédaction des rapports de situation à l’attention des services de l’aide sociale à l’enfance ou des magistrats, ainsi qu’une part importante de médiation familiale dans la relation éducative. J’ai organisé des séjours de rupture et/ou de vacances à l’étranger et en France. J’ai milité pour les intérêts d’une association de protection de l’enfance dont je fus le fondateur.

J’ai été admis membre de l’ONG Défense des Enfants International, présidée par Jean-Pierre Rosenczveig (Président du tribunal de Bobigny). Mais l’enfance n’est pas toujours qu’en situation de maltraitance. J’ai travaillé au sein de l’animation en qualité de technicien animateur d’activité sur des Maisons des Jeunes et de la Culture et dans le cadre des contrats d’aménagement du temps de l’enfance dans des écoles primaires.

L’enfance, l’adolescence et l’état de jeune adulte constituent un quart de la vie. Dans d’autres époques mais encore aujourd’hui dans d’autres lieux cela constitue la vie dans sa totalité. Si l’histoire de l’humanité durait une année, l’homme apparaîtrait aujourd’hui, les droits de l’homme il y a une heure, les droits de l’enfant…il y a une seconde ! Il n’y a eu que le temps d’en parler, tout reste à faire. J’ai développé des interventions en entreprises ou collectivités sur les modes d’approche de l’adolescence et de l’enfance dans les lieux publics urbains. « La cause des adolescents » de Françoise Dolto est devenue aujourd’hui « l’à cause des adolescents ». La nuance m’a intéressé.

Autre monde

Dans la post face de 1949 de la version définitive de son ouvrage « Les conquérants », la dernière phrase d’André Malraux a été « Que sera l’esprit ? Eh bien ! Il sera ce que vous en ferez. »

J’ai initié et conduit un projet de développement social intégré sur Madagascar. Deux années de négociations entre partenaires commerciaux importateurs européens, partenaires industriels et artisans nationaux, institutionnels européens m’ont conduit à l’élaboration de la faisabilité financière, la constitution des dossiers et l’organisation du tour de table constitutif de la société anonyme qui allait devenir le socle de ce projet. La société a obtenu le troisième agrément d’installation en zone franche délivré par la République démocratique de Madagascar. J’ai été nommé Directeur d’exploitation de la société. Au lendemain de l’arrivée à l’aéroport d’Ivato (Antananarivo), ce dernier était fermé, le président Didier Ratsiraka déclarait l’état d’urgence. Je m’écartais des quartiers protégés pour rejoindre les sans-abris, les sans-riz, les citoyens de l’île rouge. Je commençais le recrutement, la construction des 800 m2 de hangars nécessaires. Je suis rentré dans les zones reculées de la côte Est où ne s’aventuraient que les ONG et quelques missionnaires. J’ai loué un entrepôt de 2000 m2 sur le port de Toamasina et plusieurs centaines de personnes se mettaient au travail du plus profond de la brousse à la zone portuaire. Le pari était gagné, la production arrivait en Europe compétitive à la concurrence chinoise. J’ai rencontré les dirigeants du PNUD, le doyen de l’Université, l’intégration réussie et la gestion de ce projet étonna. La société était devenue l’un des trois projets d’investissements européens de référence en Afrique de l’Est pour l’année 1992. J’ai organisé les programmes de formation et d’infrastructures sanitaires. J’ai appris le travail des fibres de bambou et le tressage. J’ai rencontré les aventuriers, les chercheurs d’or, d’émeraude ou de mercure, les touristes du Hilton et ceux des taxi-brousse, les investisseurs hôteliers sud-africains, les coopérants.

J’ai rencontré l’exclusion en pays riche, les compagnons d’Emmaüs, les « restos du cœur », les cellules d’insertion, la faim, l’abandon, la souffrance, le racisme…

Depuis 2000 je participe à l’élaboration d’une association de soutien et entreprise d’insertion à destination de familles en dessous du seuil de pauvreté, à Kinshasa, dans l’espoir de les conduire vers la création de micro-entreprises familiales et éthiques. J’ai centré mes connaissances des régimes Zaïrois sur l’histoire de Simon Kimbangu et du développement de l’église Kimbanguiste.

Autre soi

Il ne s’est pas agi, vous l’aurez saisi, d’un contentement devant l’égrenage d’un parcours de vie, sans règles ni principes, au seul fil du caprice et de l’inspiration de l’instant, des émotions successives, délibérément discontinues et pittoresques. Nous avons retenu ce que nous croyions deviner, de la voix, du regard, des corps de nos compagnons de routes. Il aurait été vain de présenter dans toutes ces rencontres les occasions d’oublier ou ranimer une identité. Cet impératif je l’ai fait mien, comme un viatique, tout au long de cette exposition. Démystifier, désenchanter, désensorceler le discours spontané des personnes rencontrées nous a permis d’accéder à l’ouverture, leur tolérance, leur promesse jamais dédite de nouer un dialogue sans concession grâce aux témoignages de leur existence. « Si être ethnologue c’est travailler sur les rapports entre Nous et les Autres : les Autres au-dehors, les Autres du dedans, les Autres du dedans que l’on met dehors (par stigmatisation, exclusion, expulsion…), il lui est impossible de faire l’impasse sur les modes « du vivre ensemble » que chaque société, ici et ailleurs, élabore en des processus et régule en des procédures. Cette implication est civique, politique au sens noble et étymologique du terme. Elle est inscrite à l’origine et à l’horizon de l’ethnoanthropologie.

Etre ethnologue, c’est, en dernière instance, s’interroger sur les grands problèmes de la Cité. Comment la fonder en raison, alors que l’Homme est aussi être de passion ?

Devant toutes ces formes d’implication qui ne sont pas nouvelles mais qui émergent avec d’autant plus de force aujourd’hui que l’ethnologue travaille autant, si ce n’est plus, chez lui qu’au dehors, je voudrais simplement, pour conclure, rappeler qu’il ne peut faire l’économie d’une éthique dans l’exercice de son métier. Une éthique qui soit a minima une éthique de la réciprocité comme l’a dit et répété Marcel Mauss. »


Benoît COMTE