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  La mémoire en déshérence   
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"Adoptez le monde."  



«savoir n'est pas comprendre.»
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« L'oubli, garde-fou contre l'aliénation de la toute puissance de la mémoire reviviscente, le refoulement qu'il opère permettrait de mettre à distance ce qui est au plus près et qui risque par là même d'empêcher la réalisation de soi, c'est à dire sa propre autonomie (...) Jusqu'à ce que la mémoire involontaire souveraine vienne rappeler l'empreinte et le pouvoir indéfectible des sens. Car les corps, tous les corps, toutes les présences sont bien là, en soi. On les sent. On les ressent. On les entend. Mais ils ne remontent pas forcément à la conscience. Toute la magie de cette forme de mémoire [la mémoire des sens] est là: permettre cette remontée ou la laisser enfouie. »

          Nous avons considéré lors de nos travaux antérieurs, face à la rencontre de multiples clefs mémorielles, utile de constituer une classification de mémoires. Ce sont 24 types de structures de mémoires différentes que nous allons identifier. A l'issu de ces représentations nous aborderons le concept de catégorie dans notre recherche.

M1: la mémoire implicite. C'est l'habitude qui évoque le souvenir. Nous sommes proche des notions d'habitus de Pierre Bourdieu. Un simple arrêt sur un geste quotidien, mais aussi une « manière de » répondre au téléphone, lire son courrier, son journal ou prendre ses repas ouvre les coffres d'éléments mémoriels qui fonctionnent malgré soi.
M2: la mémoire volontaire. C'est une recherche sélective qui conduit aux souvenirs. Le cheminement dans « le palais de la mémoire » se fait par étapes déductives. « Ça me fait penser à... » d'autres clefs qui rebondissent à l'insu ou sous la volonté de la démarche d'exploration.
M3: la mémoire de travail. Nous la nommons communément « l'expérience » et peut être la somme M1+M2. C'est l'acquis du savoir et non son apprentissage qui conduit le souvenir. Ce sont les « tours de main » hérités ou mis en pratique, rodés. Dans tous les cas cette mémoire est très fortement appropriée et exclusive, son meilleur exemple se trouverait au coeur du compagnonnage et des principes d'accès au titre de maître compagnon.
M4: la mémoire affective. C'est la présence d'un souvenir qui évoque avant toutes autres choses une impression, plus exactement une émotion impressionnée à l'image d'un négatif photographique voilé. L'image « réelle » n'est pas visible, l'ambiance de l'image demeure.
M5: la mémoire sensitive. Nous considérerions cette mémoire comme l'inverse de la précédente. Nous aurions par la mémoire un bain révélateur d'une image développée, « visible » mais dénuée d'émotion précise. Cette mémoire se retrouve chez certains sujets pour qui « le déjà vu » opère fréquemment. C'est une mémoire des sens dans la plus large de ses évocations où la sensation du « froid » par exemple n'est en rien équivalente avec l'émotion de « froideur » d'un lieu.
M6: la mémoire visuelle. Nous nous arrêtons sur une classification particulière de cette mémoire qui pourrait apparaître comme une rubrique de mémoire sensitive. Toutefois la sémiologie de l'image ouvre des horizons beaucoup plus étendus et la société contemporaine s'est très largement emparée de cette mémoire. Évoquons sans entrer dans le détail ce que peut évoquer à chacun « l'image de la femme » dans sa représentation picturale, photographique, cinématographique... pour ne pas dire iconographique dans sa définition la plus littérale d'imagerie sacrée et symbolique.
M7: la mémoire auditive. Parce que pour nous sans doute la plus archaïque cette mémoire aussi issue des champs sensitifs nécessite sa propre classification. Il s'agit de la mémoire liée à la parole donnée et l'apprentissage du langage indispensable au développement de l'homme et serait le premier mode d'identification et d'empreinte généalogique pour le nouveau né car inscrite in utéro.
M8: la mémoire gustative. Elle n'apparaît pas comme une vecteur important de souvenirs bien qu'elle soit très active. Le développement de l'agro alimentaire et le concept de « mal bouffe » semblent réveiller cette mémoire. Elle intéresse aujourd'hui le monde de l'enseignement par la mise en place de directives ministérielles d'éducation par le goût dans les programmes des écoles primaires. La madeleine de Proust revient au « goût  du jour »!
M9: la mémoire olfactive. La plus archaïque de nos mémoires. L'inscription olfactive se repère chez nombre d'êtres vivants autres que l'homme et qui doivent leur survie quotidienne à leur nez. Cependant la mémoire olfactive est très réactive et la moindre odeur ou parfum active instantanément les fonctions mémorielles.
M10: la mémoire tactile. C'est la mémoire la plus active des premiers mois de vie qui va permettre la construction des premières connexions synaptiques et sans doute les fondations des constructions mémorielles futures. Le toucher est le premier mode de classification.
M11: la mémoire totale. Elle est liée à la pratique des exercices mnémotechniques et se repère dans « l'appris par coeur » de nos scolarités. Très expérimentale c'est la mémoire des joueurs d'échecs ou de cartes, la mémoire des physionomistes...
M12: la mémoire fragmentaire. Une pièce du puzzle est accessible et mène par association d'idées et de représentations successives à un souvenir morcelé, voir partiel.
M13: la mémoire spécialisée. C'est la somme de M11 et M3 qui conduit à une mémoire disproportionnée de souvenirs dans un champ exclusif.
M14: la mémoire involontaire. Une triangulation s'opère entre un acte banal éveilleur d'un sens instantané et le souvenir qui surgit comme un diable sortant de sa boîte. C'est la clef inattendue et non consciemment cherchée qui désoriente une détermination en action tel le jeune écolier qui s'échappe au passage d'un oiseau devant la fenêtre de sa classe.
M15: la mémoire clé. Elle fonctionne par analogie cohérente et logique. Un souvenir rebondit et éveille un souvenir second comme si ce dernier avait été précédé par sa matière dans le premier. Nous serions devant un tiroir identifié qui contient le dossier dans lequel se trouve le classeur dans lequel se trouve la chemise dans laquelle se trouve le document recherché.
M16: la métamémoire. Ce sont les acquis cognitifs qui conduisent aux souvenirs. Très peu accessibles car appartenant à la petite enfance c'est le registre d'une mémoire sur-impressionnée car entretenue largement par les modes de vie de l'univers familial.
M17: la mémoire-oubli temporaire. C'est le vide, le « trou » de mémoire, le mot sur la langue. Cette manifestation surprend la conscience mais est très fréquente dans l'activation de n'importe lequel des registres mémoriels. Dès lors surgissent en instantané autant le mot cherché que d'autres.
M18: la mémoire-oubli définitive. Une image présente, comme une photographie, prouve l'appartenance à un souvenir totalement disparu. C'est une présence visible ou un témoignage incontestable dans un réel passé qui ne nous dit rien. C'est le non souvenir consécutif d'une amnésie post traumatique, c'est l'apoptose, une forme de suicide cellulaire.
M19: la mémoire-oubli impossible. Un élément appartenant au passé fixe des souvenirs totalement incorporés. Le cheminement du souvenir est effacé mais la mémoire liée est indestructible. Le plus évocateur de ce mode de mémoire serait l'oubli impossible de la mémoire religieuse et de la foi.
M20: la mémoire-oubli volontaire. C'est l'usage des psychotropes, des neuroleptiques, mais aussi de l'alcool, des drogues (phencyclidines, les PCP), mais outre les neurotransmetteurs ce peuvent être des excès de neuropeptides, d'hormones ou de stéroïdes qui conduisent à une mémoire dangereusement fragmentée.
M21: la mémoire-oubli inconsciente. Il s'agit de l'acte manqué ou du lapsus qui réveille le souvenir d'une mémoire refoulée. Ce sont les registres de mémoire en activité dans les épisodes dépressifs. Ce sont plus les trajets mémoriels ouverts qui importent que l'interprétation symbolique de l'acte surprenant.
M22: la mémoire falsifiée. C'est le mensonge, le leurre, l'appropriation d'une mémoire tierce faite sienne qui conduisent à un souvenir hors soi... hors la loi.
M23: la mémoire sexuelle. Ce sont tous les souvenirs éveillés par l'érotisation d'une situation. Nous pourrions songer aux utilisations publicitaires de ce registre mémoriel mais l'être humain n'a pas besoin de palliatifs pour activer cette mémoire que nous pouvons observer quotidiennement à l'oeuvre.
M24: la mémoire immédiate. Re-citer, et non réciter, la dernière phrase prononcée à l'identique consisterait en l'activation de cette mémoire immédiate. Elle semble sans utilité significative mais combien de fois par jour sommes-nous tous interpellés pour répéter ce que l'on vient d'exprimer?

 A l'épreuve des catégories.

          Est-il possible d'identifier une catégorisation pertinente à l'objet de la mémoire? Ou la mémoire ne représente-t-elle pas une catégorie de recherche surplombant une identification particulière qui ferait sens? Les sociologues, les anthropologues, les historiens évoquent sans hésitation la notion de mémoire collective ou sociale par le lien existant avec des groupes humains qui se caractérisent par l'accumulation, l'archivage et l'exploitation d'un corpus stable de croyances, de savoir-faire et de valeurs globalement partagées. Nous pouvons songer que cette culture de groupe inscrite durablement dans les esprits mais aussi dans des espaces partagés (textes, monuments, rites) permette l'appartenance à une catégorie identifiée. Nous n'avons pas beaucoup avancé. Un groupe social n'est pas un organisme humain caractéristique et sauf débordements métaphoriques le groupe ne pense pas, ne raisonne pas, ne désire pas ni ne décide. C'est en examinant les rapports entre la mémoire individuelle et la mémoire collective, sur la façon dont peuvent s'articuler les disciplines issues des sciences sociales avec la psychologie que nous pouvons tenter de mettre la mémoire à l'épreuve des catégories.

          Nous allons exposer là le cheminement de notre propre démarche, ses changements de direction. Lors de nos précédents travaux nous évoquions le rapprochement possible entre les secrets de famille et les secrets de territoires (Dess Sadl Benoît Comte 2003 – Lyon2). La jeunesse constituait une catégorie de prédilection qui si elle nous permit de percevoir l'ombre d'une mémoire en déshérence n'en était pas pour autant d'une pertinence satisfaisante. Les espaces et territoires nous semblaient bien plus « chargés ». Les avancées cognitives de ces vingt dernières années montrent le rôle crucial de la mémoire. Il est incontesté qu'un système cognitif doté d'une mémoire permet à l'organisme vivant concerné de réagir différemment à des situations similaires, de choisir l'absence de réactivité aux changements du monde qui l'entoure ou d'ajuster ses réactions non seulement aux changements de l'environnement, de ses états internes mais aux rapports que ces évènements entretiennent avec des états passés. L'efficacité de la mémoire dépend de la sélectivité des informations qu'elle réactive dans un contexte. N'omettons pas la distinction nécessaire entre la fonction mémorielle de réserve d'informations et les capacités d'exploitations et d'accès à ces informations. Ajoutons l'aspect pluriel de la mémoire comme nous le précisions dans notre classification des mémoires précédemment et remarquons qu'aux mémoires internes dont nous parlons s'ajoutent des mémoires externes en démultiplication permanente. Les êtres communicants que nous sommes trouvent en permanence chez l'Autre une extension de leur propre mémoire. Il en va ainsi de toutes les conversations qui avec leurs paroles prononcées, gestes et mimiques, images évoquées vont devenir une représentation quasi publique. Ce passage de l'individuel au collectif est reconnaissable dans toutes les mémoires externes. Ces représentations qui se transmettent de génération en génération, qui irriguent parfois une population entière est la culture. Nous sommes alors dépositaires de ces fragments de mémoire collective que nous transformons, volontairement ou involontairement, en la transmettant. Avec le développement des ordinateurs mais aussi la profusion des éditions « papier » l'interaction des mémoires internes individuelles et externes collectives ne cesse de croître.

           Au demeurant l'environnement joue un rôle invariable comme réceptacle d'une mémoire interne sans récepteur, dénuée de transmission, sans héritiers. D'un moment à l'autre du passé la plupart des objets conservent leur place et leurs propriétés.