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« N'est-ce pas de la mémoire et de la sensation que se forme toujours en nous l'opinion, spontanée et réfléchie. » Socrate

Etymologie

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Mnémosyne - Sur le chemin du 20ème siècle - La 1ère trace grammaticale - Jusqu'à la Renaissance - Au milieu du 17ème siècle - A la fin du 18ème siècle - Au 19ème siècle - Le début du 20ème siècle - L'apport Freudien - Détours cognitifs - Mémoire et arts

Platon dans le Ménon ne conçoit pas que l’on puisse oublier de son vivant. Lorsqu’il aborde la mémoire il décrit en fait les modes d’apprentissage et la façon de se ressouvenir. Pour lui le passé appartient à une vie antérieure d’avant la naissance. La pensée platonicienne parle de représentation présente d’une chose absente et nous conduit vers l’enveloppement de la problématique de la mémoire par la porte de l’imagination.

Aristote en 343 avant J.C. dans ses traités nous décrit le travail de recherche du souvenir avec le terme « anamnésis » et s’éloigne de la mystique de son maître. La pensée aristotélicienne s’oriente sur le thème de la représentation d’une chose antérieurement perçue, acquise ou apprise et nous conduit vers l’inclusion de la problématique de l’image dans celle de la mémoire

Les grecs utilisaient deux mots pour nommer la mémoire : mnémé et anamnésis. Le premier définit le souvenir pathos qui surgit à la manière d’une affection. Il s’identifie à une mémoire passionnelle car non ou peu contrôlable, en tous les cas qui défie la raison. Il existe une forme de passivité du sujet où le souvenir apparaissant répondrait à la question « quoi ? ». Le second définit une remémoration qui résulte d’une recherche active, d’un rappel consécutif à une action. Il s’agit d’une quête répondant à la question « comment ? ». Le lien entre les deux termes est assuré par le rôle joué par la distance temporelle, l’écart temps entre présent et passé car l’acte du souvenir ne se produit bien évidemment que lorsque du temps s’est écoulé. La mémoire dans cette conception ne fait pas un bond vers l’événement antérieur mais parcourt cet intervalle temps.

Selon une tablette datant d’environ 264 avant J.C., Simonode de Céos, poète grec, aurait découvert la méthode des lieux, qui consiste à transformer en images mentales ce qu’on doit apprendre et à situer ces images par rapport à un itinéraire connu, (telle rue par exemple). C’est ce que Gallien et Saint Augustin traduiront ensuite par : le Palais de la Mémoire, l’itinéraire devenant la pièce plus ou moins vaste d’une habitation. Ce lien étroit des lieux et de la mémoire n’est pas étranger à la notion patrimoniale, muséale et visible. Le Palais de la Mémoire n’est-il pas le Musée d’aujourd’hui ? L’ancestralité du chemin de mémoire par association d’idée des objets usuels d’un intérieur n’a-t-il pas produit la préciosité de la propriété dans lequel les objets devenaient symboles, souvenirs des étapes d’un parcours de vie, coffre des trésors d’une histoire familiale. Qui a du subir les affres d’un cambriolage n’a pu échapper à suggérer l’analogie au viol. Qui a du débarrasser l’intérieur d’un parent défunt n’a pu s’absoudre de la lente reconstruction du puzzle de la vie disparue, du témoin éteint et paradoxalement du pouvoir disparu cause de l’indispensable deuil.

Accentuant plus encore cette relation, mémoire > lieu de conservation du patrimoine > pouvoir, nous pouvons dater la première forme de mémoire au sein des bibliothèques assyriennes (3ème millénaire avant J.C.). Il s’agissait alors d’une mémoire économique concernant la propriété et les acquis d’impositions, de l’enregistrement des décisions politiques, d’une mémoire scientifique (concernant notamment les recherches astronomiques), et le recensement des différents savoirs concernant la divination. Nous avons là une mémoire transcrite sur des tablettes cunéiformes, ancêtres de nos encyclopédies contemporaines, essentiellement propriété des élites du pouvoir.

Cette conservation ne se distinguait en rien d’un lieu d’archives officielles réservées au pouvoir en place ou pour leurs descendants. Sommes-nous, à cinq mille ans de distance, si éloignés de cette utilisation originelle de la mémoire avec nos offices notariaux, nos archives départementales, ou nos académies savantes aux accès élitistes.

Mnémosyne

La mythologie grecque nous fait rencontrer Mnémosyne, personnification de la mémoire. Nous allons explorer la dimension complexe de sa généalogie afin d’en imaginer, si ce n’est en comprendre, le pourquoi d’une telle attribution. Gaïa, sa mère, c’est la terre universelle. Elle émerge du chaos en donnant naissance à Ouranos. Nous sommes à la création de l’univers. Ouranos et Gaïa, d’une relation incestueuse, donneront naissance à la première génération divine qui régnera sur terre avant Zeus et les Olympiens. Ils étaient six frères, les Titans Océan, Coeos, Crios, Hyperion, Japet, Cronos et six filles, les Titanides Théia, Thémis, Phoébé, Téthys, Rhéa et Mnémosyne. D’un nouvel inceste le frère Cronos et la sœur Rhéa donneront naissance à Zeus. C’est donc avec son neveu (Zeus) que Mnémosyne donnera à son tour naissance aux neuf Muses.

Avec Mnémosyne nous situons l’importance de la mémoire dans la cosmogonie grecque. En effet observons de plus près la fratrie :

Théia donnait naissance à Hélios, Dieu du soleil ;

Thémis, déesse de l’ordre établi et des lois de justice était la mère des Heures et du Temps ;

Phoébé était la grand mère d’Artémis, déesse de la fertilité et de la maternité ;

Téthys atait la déesse de la mer et de la fécondité des eaux ;

Rhéa était la déesse de la fécondité, elle dont le frère et époux, Cronos, dévorait cinq de ses six enfants, le survivant étant Zeus.

Parmi les frères citons pour rappel que nous avions le père des trois mille fleuves qui parcourent la terre (Océan), le père de la lune et de l’aurore (Hypérion), le père d’Atlas qui soutient la voûte céleste (Japet) et celui qui gouvernait l’univers après avoir mutilé son père (Cronos) et dont le fils (Zeus) prit la place après une lutte de plus de dix ans. Nous constatons que la mémoire figure dans la première lignée généalogique. Peut-être entrevoyons-nous l’explication de quelques similitudes contemporaines non innocentes entre la mémoire, l’oubli, le pouvoir, le temps et les secrets de famille !

Plus pertinent encore observons qui sont les neuf Muses, filles de Mnémosyne, toutes déesses protectrices d’arts dédiés à la transmission. Les Muses étaient jalouses de leurs prérogatives. Parmi leurs multiples défis retenons en un qui nous interpelle tout particulièrement. Lorsque l’aède thrace Thamyris se vante de leur être supérieur, elles allèrent le trouver, l’aveuglèrent et lui firent perdre…la mémoire !

Calliope, l’épopée. Muse de la poésie épique, calliopée «  à la belle voix ». Elle est protectrice des poètes et des orateurs. Elle tient un livre et un poinçon de métal, le style…qui deviendra notre stylo. Ne dit-on pas encore faire une erreur de style ! A ses.pieds se trouvent l’Illiade, l’Odyssée et l’Enéide, les poèmes immortels d’Homère et de Virgile ;

Clio, dont le nom signifie « célèbre ». Elle porte une couronne de lauriers. Elle est la Muse de l’Histoire représentée lisant un rouleau de papier ou se penchant vers une pile de livres ;

Erato, euterpé « la bien plaisante », « charmante » est la Muse de la « Mus…ique ». Elle aussi couronnée de fleurs est figurée entourée de hautbois, flûtes ou même d’autres instruments ;

Melpomène, melpoménée « la chanteuse ». Elle est la Muse de la tragédie. Couronnée de pampre de vigne cette chanteuse ne s’associerait-elle pas au chantage tenant en sa main droite un masque tragique ou un poignard, de la gauche sceptre et couronnes qu’elle remettait aux vainqueurs ;

Polymnie, polymnia « aux chants multiples », Muse de l’art d’écrire et de la pantomine, couronnée de perles est souvent dans une attitude pensive ;

Terpsichore, terpsichoré « qui séduit par la danse », Muse de la danse elle marche enjouée tout en jouant de la harpe ;

Thalie, thalia « bonne chère », tient à la main un masque comique. Elle est la Muse de la comédie ;

Uranie, ourania « céleste » est la Muse de l’astronomie. Sa couronne est d’étoiles et sa robe couleur d’azur, elle tient entre ses mains un compas et un globe, souvent entourée d’instruments de mathématiques.

Sur le chemin du 20ème siècle

Revenons un bref instant à Aristote qui fut le premier à différencier la réminiscence, ressouvenir d’après les fragments extraits de l’oubli, et la mémoire, souvenir entier. Il suffit qu'un objet fasse impression sur un de nos organes pour qu'il lui communique ce qu'il appelle sa « qualité sensible »: cet organe peut conserver ensuite cette qualité, et faire désormais éprouver à l'âme la sensation correspondante, en l'absence même de l'objet qui l'a d'abord causé. Dans son chapitre 3 du Traité de la mémoire Aristote donne cette définition de la mémoire: « la possession de l'image, comme copie de l'objet dont elle est l'image ».

La première trace grammaticale du mot mémoire apparaît en 1050 (Alexis), avec « mémorie » de « mémoria » qui signifiait garder dans l’esprit le souvenir. « Oubli » apparaît simultanément en 980 sous la racine « oblider » et Alexis l’utilise sous une forme proche de notre usage « oblier » lorsqu’il évoque la mémoire.

C’est à cette même époque que Saint Augustin fit avancer la définition de la mémoire en particularisant les sensations mémorielles des facultés liées aux apprentissages. Ce fut en quelque sorte le premier repérage des aspects cognitifs liés à la mémoire, toutefois Saint-Augustin buta sur l’oubli qui s’il était véritablement dans notre mémoire ne s’oublierait pas ! Platon, Saint-Augustin et Liebniz vont développer des théories qui se succéderont au fil des époques. Le corps n'est pas tout l'homme, car les sentiments, les pensées et les désirs que nous trouvons en nous-mêmes ne peuvent ni se disperser dans les organes, ni se confondre avec le mouvement; il leur faut donc un autre principe. Mais puisque, étrangers à la matière, ces pensées n'ont pour cause que l'âme, puisque c'est dans l'âme seule qu'elles naissent, se développent et s'évanouissent, pourquoi ne pourraient-elles pas aussi se conserver au sein de sa nature? Et ne devrait-on pas dès-lors chercher uniquement dans cette nature l'explication des faits de mémoire. Pour Platon nous nous souvenons, parce que les idées que nous avons eues demeurent confusément en nous. Comment pourrions-nous les retrouver, si elles avaient jamais cessé d'être, ou si nous n'en avions conservé « le dépôt » au sens de la matière restante? Mais loin de nous aider à connaître, le corps n'est pour l'intelligence qu'un obstacle; c'est donc l'âme seule qui est la fidèle gardienne des souvenirs du passé. Dans le Philèbe il compare l'âme à un livre dans lequel les sens gravent certains discours et peignent des images destinées à représenter les objets absents. Dans le Théétète il écrit: « Il y a dans nos âmes des tablettes de cire, plus grandes en celui-ci, plus petites en celui-là; d'une cire plus pure dans l'un, plus mélangée dans l'autre, et trop dure ou trop molle en quelques-uns, en d'autres tenant un juste milieu. Disons que ces tablettes sont un don de Mnémosyne, et que nous y marquons, comme si c'était un cachet, l'empreinte des choses dont nous voulons nous souvenir, parmi celles que nous avons, ou vues, ou entendues, ou pensées de nous-mêmes, tenant toujours ces tablettes prêtes pour recevoir nos sensations et nos réflexions; que nous rappelons et savons ce qui est empreint tant que l'image en subsiste, et que, lorsqu'elle est effacée, ou qu'il n'a pas été possible qu'elle s'y gravât, nous l'oublions et ne la savons pas. »

Tout comme Platon Saint Augustin suppose en principe que nous n'avons pas conscience de toutes les idées qui sont en nous et nous sommes avec cette théorie au plus proche de notre contemporanéité, nous allons le comprendre. L'évêque Hyppone cherche Dieu: « Et voilà que je cours par les champs de ma mémoire; et je visite ces antres, ces cavernes innombrables peuplées à l'infini d'innombrables espèces, qui habitent par image, comme les corps; par elles-mêmes, comme les sciences; par je ne sais quelles notions, quels signes, comme les affections morales, qui, n'opprimant plus l'esprit, restent néanmoins captives de la mémoire, quoique rien ne soit dans la mémoire qui ne soit dans l'esprit. Je vais, je cours, je vole çà et là, et pénètre partout, aussi avant que possible, et de limites, nulle part; tant est vaste l'empire de la mémoire (...) Ai-je assez dévoré les espaces de ma mémoire à vous chercher, mon Dieu, et je ne vous ai pas trouvé hors d'elle! Non, je n'ai rien trouvé de vous que je ne me sois rappelé, depuis le jour où vous m'avez été enseigné. Depuis ce jour je ne vous ai pas oublié. Où j'ai trouvé la vérité, là j'ai trouvé mon Dieu, la vérité même, alors connue, dès-lors présente à ma mémoire. Et depuis que je vous sais, vous n'en êtes pas sorti, et je vous y trouve toutes les fois que votre souvenir me convie à vos délices. »

Leibniz va mettre les pieds dans le plat dans « les Principes de la nature et de la grâce ». Nous trouverons une nuance que nous affirmons avoir été le levier des théories Freudiennes et par transmission de cette pensée à l'origine de la société occidentale contemporaine. « L'état passager qui enveloppe et représente une multitude dans l'unité ou dans la substance simple, n'est autre chose que ce qu'on appelle la perception, qu'on doit distinguer de l'aperception ou de la conscience; et c'est en quoi les Cartésiens ont fort manqué, ayant compté pour rien les perceptions dont on ne s'aperçoit pas. (...) Ainsi, il est bon de faire distinction entre la perception, qui est l'état intérieur de la monade représentant les choses externes, et l'aperception, qui est la conscience ou la connaissance réfléchie de cet état intérieur, laquelle n'est point donnée à toutes les âmes ni toujours à la même âme. » Loin d'être perdues pour toujours, les idées qui se cachent ainsi dans les secrets replis de l'âme et se dérobent à la conscience, sont destinées, suivant la même théorie, à sortir, un jour ou l'autre, de ces obscures profondeurs, pour reparaître à la lumière.

Jusqu’à la Renaissance  l’élaboration de la pensée autour de la mémoire ne va pas beaucoup évoluer, pas plus que les recherches sur le fonctionnement cérébral. La théorie matérialiste de la mémoire s'affiche ainsi: quiconque s'abandonne exclusivement et sans réserve aux impressions des sens, se condamne à ignorer et la nature et lui-même. Tout entier aux images des objets qui l'entourent, l'homme ne veut croire qu'à ce qu'il touche, à ce qu'il voit, ce qu'il entend, et prend naïvement les apparences sensibles pour la seule réalité. Quand elle devient spéculative, cette illusion enfante le matérialisme, qui n'eut pas, chez les anciens, de plus illustres représentants que Démocrite, Epicore et leur maître Leucippe. L'explication qu'ils essayent de donner des faits de mémoire tient étroitement à l'ensemble de leur doctrine qui devait survivre à leurs auteurs et reparaître souvent dans l'histoire, sous une forme ou sous une autre pour ne citer que Descartes, que nous retrouverons plus loin, dont le mécanisme dont il fut le promoteur offre les plus frappantes analogies avec la physiologie d'Epicure ou encore Locke qui semble simplement reproduire la théorie atomistique au sujet de l'origine des idées. Combattre l'hypothèse des espèces sensibles, c'est renverser du même coup la théorie de la mémoire qui se fonde sur elle. Si les idées ne sont pas des images, elles ne peuvent pas se détacher des objets, s'empreindre et se fixer dans les organes de nos sens. Il n'y a donc, dans le cerveau, ni impressions représentatives, ni traces permanentes de ces impressions, et comme l'âme n'y trouve pas les matériaux de ses connaissances, elle ne peut y trouver les matériaux de ses souvenirs.

Au milieu du 17ème siècle  Descartes va expliquer que les idées circulent par les artères pour « s’imprimer » dans une partie interne du cerveau où siège la mémoire. A ce stade plusieurs interrogations se posent. Depuis son origine l’homme vivait-il sur terre sans mémoire ? Sans doute pas ! Faculté innée, la mémoire se serait-elle alors développée lentement, notamment par l’entregent des progrès de la civilisation et l’aboutissement des projets des hommes qui remettaient sans cesse leur métier à l’ouvrage. Mémoire active de l’expérience et non ou peu conscientisée par les individus, d’autres registres propre à l’homme, tel que la création artistique et précisément musicale sembleraient avoir bénéficié d’un autre type de mémoire. Cet aperçu d'une mémoire des arts fait l'objet d'un chapitre suivant. Pour Descartes, Hartley et Ch. Bonnet, pour ne citer qu'eux, tout, dans le système du corps humain, comme dans le système du monde physique doit donc s'expliquer par les lois générales du mouvement. Le corps est en effet une machine parfaite en qui se trouvent toutes les pièces requises pour faire qu'elle se déplace, qu'elle mange, qu'elle respire. Toute l'alliance de l'esprit et du corps qui nous est connue, consiste dans une correspondance naturelle et mutuelle des pensées de l'âme avec les traces du cerveau. Malebranche s'est particulièrement intéressé aux explications du problème de mémoire dans la théorie cartésienne. Les traces « matérielles » sont dues exclusivement aux mouvements des esprits et varient suivant la nature de ces mouvements, ainsi la profondeur et la netteté des vestiges de l'imagination dépendent de la force des esprits « animaux » et de la constitution des fibres du cerveau. Les idées de l'esprit se lient avec les traces matérielles, et réciproquement; ces traces elles-mêmes se lient encore si bien les unes aux autres qu'elles ne peuvent plus se réveiller sans toutes celles qui ont été imprimées en même temps. Pour bien comprendre l'explication de la mémoire selon Descartes toutes nos différentes perceptions sont attachées aux changements qui arrivent aux fibres de la partie principale du cerveau, dans laquelle l'âme réside principalement, parce que, ce seul principe supposé, la nature de la mémoire est expliquée. « Car de même que les branches d'un arbre qui ont demeuré quelques temps ployées d'une certaine façon, conservent quelque facilité pour être ployées de nouveau de la même manière, ainsi les fibres du cerveau, ayant une fois reçu certaines impressions par le cours des esprits animaux et par l'action des objets, gardent assez longtemps quelque facilité pour recevoir les mêmes dispositions. Or, la mémoire ne consiste que dans cette facilité, puisqu'on pense aux mêmes choses lorsque le cerveau reçoit les mêmes impressions...»

Sur cette donnée imaginaire Hartley fonda un système de physiologie qui tend à faire de toutes les opérations de l'âme un pur mécanisme, soumis aux lois de la matière et du mouvement. A la même époque Bonnet à Genève enseignait une théorie identique et insistait sur le terme de réminiscence. Nous considérons que l'acte de mémoire n'est complet et ne mérite le nom de souvenir, qu'autant qu'on se rappelle véritablement; et, pour se rappeler, il faut qu'au moment où se représente la pensée qu'on a eue, on sache qu'on l'a déjà eue, qu'on la reconnaisse. Or, dans les systèmes cartésiens qu'y a-t-il qui puisse rendre compte de ce caractère essentiel du souvenir? Buffon dans son dictionnaire des animaux va quand à lui distinguer deux espèces de mémoires et se particulariser de ses contemporains. La première est la trace de nos idées, dont la cause est dans l'âme; la seconde, qui est plutôt réminiscence que mémoire, n'est que le renouvellement de nos sensations.

C’est à la fin du 18ème siècle que Diderot précisa que chaque sens possède sa mémoire et que celle-ci constitue le soi, qu’elle varie avec l’âge, qu’elle s’efface et que les plaisirs la favorise. A cette époque l’oubli prend son sens principal dans le fait de manquer aux convenances. Les auteurs romantiques utilisent un procédé métaphorique analogue à celui des auteurs antiques en faisant de la nature et des éléments du paysage les nouveaux Palais de la Mémoire. Un regard attentif est à porter sur les écrits de Jean-Jacques Rousseau qui ne se souvient que de ce qui le touche profondément. Il avouait n’avoir jamais pu retenir six vers par cœur,et écrit à la fin de sa vie « mes idées ne sont presque plus que des sensations ». La mémoire peut « frapper » de manière à défier l’oubli lorsque l’émotion est importante. La littérature va alors s’engager dans cette voix et relater souvent avec précision le cheminement de la sensation qui se fixe dans les réseaux nerveux de la mémoire, son environnement, les états psychiques et physiques provoqués, les effets de ces états sur soi et ses proches. Le contexte souvent décrit de façon très précise permet d’analyser comment les stimuli affectifs seront engrammés. Deux siècles seront « impressionnés » des sentiments et leur inséparable compagne qu’est la mémoire. Le mouvement impressionniste s’inscrivit comme fondement culturel dominant. Suivront Rousseau, bien sur Proust, mais aussi Rimbaud, Lamartine, Stendhal, Hugo, Baudelaire, Flaubert, Maupassant, Apollinaire…pour ne citer que ceux dont les seuls noms ont un effet justement direct sur la mémoire de chacun d’entre nous. L’apport principal de tout ce courant littéraire sera d’avoir mis en mots et en évidence que la part de volonté dans l’acte de mémoire est faible.

Au 19ème siècle Ribot va introduire la dimension de l’oubli comme condition de la mémoire, « vivre, c’est acquérir et perdre ». Selon lui nous recréons notre passé à l’aide d’une représentation subjective où l’oubli tel un filtre ne laisserait passer que les souvenirs comme un système particulier de projections. Les premiers pas des théories de l’inconscient sont engagés situant une relation justement « filiale » entre souvenirs et conscience, oubli et inconscience. Gall dans son analyse et physiologie du système nerveux va réduire l'esprit humain à 27 facultés distinctes et isolées qu'il appelle les sens. Ce que nous en retiendrons c'est que ces 27 intelligences individuelles dotées de leurs organes propres auront leur perception, imagination, jugement, volonté et mémoire propre! « Je trouve en moi la conception distincte et la ferme conviction d'une suite d'événements passés: comment ce phénomène se produit-il? Je l'ignore; je l'appelle mémoire, mais le nom n'est pas la cause. En même temps que je me souviens, je crois à mon souvenir: d'où me vient cette foi donnée à ma mémoire? » Reid dans ses Essais va s'immiscer dans le développement des explorations cognitives de l'époque pour y ramener la réflexion philosophique. Sommes-nous si éloignés de ses questions? « Nos facultés primitives sont toutes inexplicables, et la mémoire en est une. » Comme la conscience et les sens nous enseignent ce qui est actuellement, la mémoire nous enseigne ce qui a été, car, comme la conscience et les sens, la mémoire a nécessairement un objet. « Quiconque se souvient, se souvient de quelque chose, et la chose dont il se souvient est l'objet de la mémoire. L'objet de la mémoire est nécessairement une chose passée, comme l'objet de la perception et de la conscience est nécessairement une chose présente: ni ce qui est ne peut être l'objet d'un souvenir, ni ce qui a été ne saurait être saisi par les sens ou par la conscience. » Le courant philosophique a la fin du 19ème siècle considère que c'est l'âme qui se souvient, puisqu'elle seule peut avoir de nouveau les idées qu'elle a déjà eues et les reconnaître en les retrouvant: il semble donc inutile de chercher hors d'elle l'explication des faits de mémoire. « La connaissance du passé que nous devons à la mémoire n'est pas moins certaine que l'existence du monde physique et du monde moral, que les sciences et la conscience nous révèle. » Que l'homme puisse, sans sortir du présent, se reporter vers un passé qui n'est plus et se saisir du temps qui lui échappe sans cesse demeure une éternelle question. Les philosophes de cette époque associent en permanence le concept du temps à celui de la mémoire. « Nous ne pouvons penser au passé sans penser en même temps au présent, car nous ne concevons ce qui précède que relativement à ce qui suit; mas ce rapport du passé au présent implique lui-même l'idée de succession, et si la succession présuppose la durée, dans laquelle elle n'est qu'un rapport de nombre, il est bien clair que le passé, à son tour, a besoin de la durée et ne peut, sans elle, ni exister, ni être conçu. » Or le premier fondement sur lequel le souvenir repose c'est la reconnaissance et non l'idée de temps. La durée n'est autre chose que le sentiment de l'identité continue. « L'esprit humain agit sans cesse, car sans cesse il sent, et il ne peut sentir sans distinguer et comparer ses sensations, leur prêter attention ou la leur refuser, et par conséquent connaître et vouloir. Or, il n'agit point sans savoir qu'il agit, et s'il agit continuement, il sait aussi continuement qu'il agit; car, en même temps qu'il sait à chaque instant qu'il agit, il se souvient qu'il agissait tout à l'heure, et connaît par conséquent, qu'il est le même qui agissait tout à l'heure et qui agit encore au présent. » C'est cette imbroglio des pensées, réflexions et études sur la mémoire qui vont s'offrir à Freud.

Le début du 20ème siècle sera marqué par Freud et la psychanalyse, au sujet duquel nous consacrerons le paragraphe suivant, et Bergson. Ce dernier utilisera la translation de la sensation pour justifier comment la mémoire permet de reproduire une image par le seul rappel des excitations sensitives. Le corps serait alors pilier et c’est la conscience qui oublierait en discernant parmi l’infinité de sensations enregistrées celles à conserver dans le souvenir. La conscience conservant les perceptions passées dans un but utilitaire la mémoire ne réactiverait que « les représentations les plus capables de s’insérer dans la situation actuelle ». Bergson en arrivera à sa théorie des deux mémoires : l’une acquise par la répétition et l’apprentissage, impersonnelle et fixée dans l’organisme, qui se traduit en habitude, l’autre issue d’un fait particulier immédiatement enregistré, spontanée et qui retient à la suite les unes des autres nos perceptions sensorielles au fur et à mesure qu’elles se produisent. Dès lors la mémoire deviendra la comparse incontournable de tous les chercheurs qui s’intéresseront à la famille et leurs secrets, la transmission familiale, la parenté et les facteurs de socialisation, la communication et le langage, le savoir et les compétences, les cultures et l’identité, le patrimoine…sans omettre le champ des sciences cognitives et la médecine avec l’émergence significative d’une maladie plus intolérable que dans le passé : l’Alzheimer.

Si l'on fait abstraction des travaux fondateurs d'Halbwachs, la notion d'une sociologie de la mémoire émerge véritablement au milieu des années soixante-dix portée par la réflexion des historiens sur la relativité de la connaissance en histoire et les oppositions d'interprétations. Dans ce cadre, la définition propre de la mémoire et particulièrement de la mémoire dite collective importe moins que « l’utilisation stratégique » de la notion pour « le renouveau de l’historiographie » selon Pierre Nora. Mais le succès aussitôt rencontré par une sociologie de la mémoire renvoie plus certainement à un contexte marqué par de fortes mutations sociales et politiques, au renouvellement des générations, à un intérêt teinté de nostalgie pour des mondes - ouvriers et paysans notamment- en voie de dilution, en bref à la question du souvenir et de la transmission. Marie Claire Lavabre soulève les questions de la sociologie de la mémoire contemporaine: comment passe-t-on de la multiplicité des expériences et des souvenirs, à l’unicité d’une mémoire dite " collective " ? Comment, non pas à l’inverse mais dans le même mouvement, une mémoire dite collective parce que portée par des groupes, partis, associations et autres porte-parole autorisés, peut-elle agir sur les représentations individuelles ? Nous avons repéré les différentes réalités que peut revêtir le mot "mémoire", telles que la commémoration, le monument, l’usage politique voire polémique ou stratégique du passé, ou encore le souvenir de l’expérience vécue ou transmise.

Tandis que la notion de mémoire est largement polysémique lorsqu’elle recouvre toutes les formes de la présence du passé, la mémoire collective paraît moins équivoque dans sa définition. La mémoire collective se définit comme une interaction entre les politiques de la mémoire: « mémoire historique », et les souvenirs: « mémoire commune », de ce qui a été vécu en commun. Elle se situe à la rencontre de l’individuel et du collectif, du psychique et du social. Les mémoires collectives se constituent aujourd'hui dans le travail d’homogénéisation des représentations du passé et de réduction de la diversité des souvenirs, s’opérant éventuellement dans les « faits de communication » entre individus et dans la transmission en suivant le chemin tracé par Marc Bloch; dans les « relations inter-individuelles » qui constituent la réalité des groupes sociaux comme ensembles « structurés » avec Roger Bastide ou encore de groupes définis comme « réalité symbolique » fondée dans l’histoire pour Anselm Strauss.

L’apport Freudien et psychanalytique.

Impossible d’aborder une recherche portant sur la mémoire et ignorer le formidable apport de Sigmund Freud. Nous retiendrons quatre essais écrits entre 1014 et 1929 et dont la seule énumération des titres dans la chronologie de parution laisse songeur : « Remémoration, répétition et perlaboration » (1914), « Deuil et mélancolie » (1917), « L’avenir d’une illusion » (1927), «  Le malaise dans la culture » qui deviendra « Malaise dans la civilisation » (1929).

L’hypothèse freudienne se situe dans l’identification des obstacles rencontrés par le travail d’interprétation du rappel des souvenirs traumatiques. Nous sommes bien à un niveau du traitement de la mémoire comme pathos. Voyons ce qu’il en est. Ces obstacles sont attribués à des résistances de refoulement et sont désignés compulsions de répétition. Nous sommes déjà au passage à l’acte que Freud dit se substituer au souvenir. L’individu ne reproduit pas à l’identique le fait oublié sous la forme d’un souvenir remémoré mais au travers d’une action, ou d’une série d’actions qu’il répète sans évidemment savoir qu’il la répète.

Sans développer la théorisation psychanalytique, nous nous contentons de cette audacieuse simplification pour évoquer tout d’abord la notion de l’espace du transfert. Un lieu déterminé s’associe à un espace psychique et y autorise la compulsion à se manifester comme elle l’entend. Pouvons-nous nous autoriser à penser que le "quartier" soit un lieu urbain de transfert comme il en existe d’infinis dans de multiples territoires urbanisés ou ruraux ? Le terme français de perlaboration est la traduction de working throug et l’important ici est la notion de travail de remémoration que nous rapprocherons du « travail de mémoire » ou du « devoir de mémoire », terminologie de plus en plus commune au travers des médias. Le devoir est-il d’ailleurs l’obligation ou l’exercice, ou bien l’obligation de l’exercice ? En tous les cas la notion de travail rend à elle seule possible l’énonciation verbale du souvenir. Travail dans un lieu où vont voisiner les ingrédients de la mémoire : amour, haine, mélancolie, accusations, plaintes…se plaindre n’est-il pas porter plainte contre soi-même ?

La pratique psychanalytique dans son jargon nomme « dépression blanche » les ruptures amnésiques qui subliment un sur-moi dominant à l’origine des répétitions de l’échec et de la fuite des cadres. C’est par le deuil de l’objet perdu, ultime aboutissement de la thérapie psychanalytique que nous rejoindrons l’espace public, le pouvoir, les territoires, les populations. Nombreuses sont les conduites de deuil, commémorations réconciliatrices illustrées d’innombrables jours fériés, de célébrations funéraires autour desquelles les populations se rassemblent. « Ce qui fut gloire pour les uns fut humiliation pour les autres. A la célébration d’un côté correspond de l’autre l’exécration. C’est ainsi que sont emmagasinées dans les archives de la mémoire collective des blessures symboliques appelant guérison » précise Paul Ricoeur avant d’introduire toute l’importance de l’autre, d’une ipséité autorisant l’individu à rester le même pour le fondement d’une fragile identité. C’est bien au delà du deuil de l’objet perdu et au seuil de la construction identitaire que nous justifierons la contribution freudienne en nous autorisant l’analogie entre les termes d’une analyse individuelle et les traumatismes collectifs d’une pathologie endémique de la mémoire collective.

Nous répondrons à Freud qui écrit : « Si nous tenons cependant à savoir à quelle valeur peut prétendre notre conception du développement de la civilisation, considéré comme un processus particulier comparable à la maturation normale de l’individu, il devient évidemment nécessaire de nous attaquer à un autre problème et de nous demander d’abord à quelles influences ce dit développement doit son origine, comment il est né, et par quoi son cours fut déterminé » par les mots de Daniel Sibony qui projette bien au-delà l’effet de deuil de l’objet perdu sur une notion d’identité retrouvée et salvatrice : « Il est bon pour nous que nos ancêtres aient eut une histoire vivante (…) Le paradoxe de nos origines, c’est à dire de nos pulsions d’identité, c’est qu’il faut en avoir une, d’origine, et assez riche, pour pouvoir la quitter, et pour pouvoir y rester (…) L’identité est un processus et non pas un état, c’est un mouvement, celui de courir après soi (…) Mieux vaut être irrattrapable, c’est à dire avoir un certain jeu identitaire, juste ce qu’il faut pour changer de jeu, ne pas s’inclure dans ses symptômes, ne pas perdre l’énergie qui s’accumule dans les symptômes. »

Plus que de la mémoire c’est bien de son parcours et ses retranchements auxquels s’intéresse la psychanalyse. La première étape de toute cure tend à définir que l’inconscient est une part de mémoire, résurgente dans les rêves, mes actes manqués et autres vécus « trans-portés ». Suit alors l’acceptation qu’un certain nombre de faits peuvent être engrammés sous une méthode particulière les rendant inaccessibles à la conscience. Ce sont donc des souvenirs inconscients, l’oubli, qui influent sur la vie quotidienne. Le support neuroatanomique de la psychanalyse offre à la conscience, notamment par le jeu transférentiel et du contre-transfert de pénétrer jusque dans l’inconscient. Pénétration rendue possible grâce à la connexion de nouvelles connexions synaptiques et la plasticité neuronale évoquée précédemment.

Détours cognitifs.

Parce qu’opposables aux théories psychanalytiques et qu’il ne nous appartient pas ici d’engager le débat, nous positionnerons notre posture à l’objet des sciences cognitives de façon tranchée. La mémoire de l’homme se distingue sans aucun doute de celle du disque « dur » de l’ordinateur dont la structure se duplique ne varietur à l’infini des unités de production. En 1979 la mémoire d’un ordinateur (grand public) est de 1000 caractères soit 1ko, à ce stade de lecture de nos travaux vous êtes à presque 80 000 caractères. Thomas Watson, pdg d’IBM en 1943 déclarait : « Je pense qu’il y a un marché mondial pour environ 5 ordinateurs », le célèbre Bill Gates en 1981 ne manifestait guère plus d’enthousiasme et de prospective : « 640 ko est suffisant pour tout le monde ». Avant de reprendre le fil de notre cheminement et retrouver la dimension des sciences cognitives notons cette déclaration de Bjarne Stroustrup, créateur du langage informatique C++ : « J’ai toujours rêvé d’un ordinateur qui soit aussi facile à utiliser qu’un téléphone. Mon rêve s’est réalisé. Je ne sais plus comment utiliser mon téléphone ».

L’engouement mémoriel qui comble épisodiquement les vides rédactionnels des magazines à distribution massive à deux périodes de l’année (à la rentrée scolaire et à la période des examens en mai/juin) n’a cesse de puiser ses ressources dans les sciences cognitives dont la traque de l’explication de la mémoire parmi le million de milliards de connexions des six couches interconnectées constituant le cortex cérébral semble plus passionnante que l’explication elle-même. Se trouve écartée l’idée fondamentale que chaque cerveau se caractérise par un développement idiosyncrasique aboutissant à une absolue diversité somatique. Les cordonniers sont souvent les plus mal chaussés et la découverte récente de la plasticité neuronale, qui est la possibilité pour les cellules nerveuses de se réorganiser entre elles lorsqu’elles sont sollicitées, est capitale pour nous permettre d’affirmer que la mémoire n’est pas « une ». « La neurologie moderne est peut-être fondée sur des hypothèses erronées au sujet des fonctions cérébrales. Il se peut que la théorie de la localisation fonctionnelle soit erronée et que la thèse centrale, selon laquelle les souvenirs existent dans notre cerveau sous la forme de traces identifiables, soigneusement classées et enregistrées soit fausse également. »

Si l'on tient compte du principe acquis de la persistance rétinienne pour « fixer » une image, un individu en éveil va en une année « enregistrer » près de 400 millions d'images soit pour une vie de 70 ans 28 milliards d'images. Effectuons maintenant une comparaison avec la capacité de stockage en mémoire informatique du même nombre d'images en attribuant un poids moyen de 700 kilo octets par image cela nécessiterait 29 500 000 cd rom, (6 millions de dvd)! Traduisons le nombre d'ordinateurs suffisants pour stocker dans leurs disques durs ces images et donc pouvoir les gérer en terme d'accès, de classification, d'identification... 240 000 ordinateurs « familiaux » de dernière génération (printemps 2004) seraient nécessaires! Reprenons notre personnage et ses 70 années d'existence et supposons que tout ce qu'il voit soit continuellement filmé, il faudra compter sur la mise en service chaque mois de 285 ordinateurs supplémentaires pour stocker et gérer son capital d'images. Notons là que nous aurions qu'un film muet et que nous n'avons pas considéré l'espace utile pour stocker et gérer le son. Quand aux sens kinesthésiques et les émotions la mémoire informatique ne sait pas encore la traduire. L'exercice est enfantin, puéril dans sa représentation mais tellement parlant pour « imager » l'insondable champ des recherches cognitives sur l'exploration de la mémoire d'un individu.

Nous n’écarterons pas l’opportunité d’emprunter le raccourci et d’ajouter : la mémoire n’est pas l’Histoire. Là où cette dernière vient légitimer, la mémoire est fondatrice, traversée de passions, d’émotions et de fusions, symbolique et projective, pluri subjective. « J’y ajouterai, pour l’avoir éprouvée déjà, la force des sensations qui, s’emparant de celui qui revient sur des lieux où il a vécu, lui donnent le sentiment qu’il ne les avait jamais quittés : odeurs et brûlures des tropiques, ou, sur la plage, parfois, lorsque le corps reprend forme sous l’étreinte du sable, la rumeur familière d’un éternel été. »

Les mémoires, comme les individus, s’affrontent. La patrimonialisation, le reality show télévisuel interrogent les pannes et exemples de mémoires, réveillent les mémoires occultées ou injuriées, agressées, à la dérive des courants commémoratifs et du voyeurisme. Une schizophrénie mémorielle envahit la société française attisant les feux de la peur dans l’objectif de fonder une mémoire unifiée de la diversité nationale ! Il serait alors judicieux de s’intéresser plus encore à ce qu’une société ne commémore pas : l’oubli.

Optons que la posture sociologique nous permette d’affirmer que la part même de vérité que toute mémoire porte en elle est « à priori » niée. L’abus de mémoire pourrait-il porter autant de dangers que l’abus de narcotiques avec leurs effets manipulatoires et secondairement d’amnésie endémique, ou bien l’inverse ? Et pourquoi ne pas reprendre ici Claudie Cachard qui extrapole du rêve la douce anesthésie d’une histoire perdue et si présente : « Il n’est pourtant dans cette histoire rien de totalement étranger, même à qui se connaît solidement enraciné. L’accrochage à une terre familiale, à une langue unique ne suffisent certes pas pour assurer les accès à soi-même et autrui. L’histoire intime des êtres se dérobe si volontiers, il est tant de façons de la perdre, que seuls des efforts rigoureux en assurent les reconquêtes qui incitent aux libertés de vivre. Qui n’a rêvé, un jour ou l’autre, d’un pays lointain et de parents secrets qui le feraient étranger à son milieu familier ? Il n’est qu’à observer un peu pour constater combien se cultivent des particularités familiales mal transmissibles, modelant les façons de se nourrir, de se vêtir, de parler. »

Bleu, rouge, sol, fa dièse, mi, vert comme une orange...

Nous avons tous de la mémoire mais nous n'avons pas la même. Nous pouvons être convaincu de cette affirmation. Ainsi la catégorie ne nous donne jamais la ressemblance d'un moulage à l'identique, ni statufié ni cloné, mais la parenté d'une physionomie. Nous jugeons précieux de prendre le temps d'une pause auprès du champ de la création artistique. Nulle mémoire n'existerait sans le rappel des images sensorielles que ces dernières soient isolées ou combinées, peu importe. L'incontestable réside dans l'analyse que l'acte de mémoire implique toujours le réveil de sensations et de perceptions qui sont afférentes à la vue, à l'ouïe ou au toucher avec des déclinaisons variables et diverses: vue affective, vue intellectuelle, idem pour l'ouïe et le toucher. Adoptons la posture qui nous permettrait d'affirmer que l'objet propre de la mémoire n'est pas le mot, symbole transcrit des choses, mais bien tout ce qui affecte nos émotions et que le mot, alors image, rentre dans la vaste catégorie des sens. Nous nous trouvons alors dans l'univers de la création artistique. Attardons-nous sur l'observation de l'artiste peintre et du musicien. Les clins d'oeil à la littérature serviront à illustrer certains de nos propos.

La mémoire des doigts, et la mémoire tactile, ont une importance évidente pour le peintre. Elle constitue , avec la mémoire visuelle, un véritable fonds de commerce. Mémoire du toucher passif (contact, pression) et finesse de la sensibilité extensive de la peau (sensations des mouvements exécutés) s'associent dans la mémoire du toucher du peintre et de nombreux métiers d'arts (artistes et artisans). Ne faisons pas erreur, la mémoire de la main réclame la mémoire visuelle par l'influence qu'apporte la qualité de l'image vue sur la motricité et le geste, le mouvement du pinceau, l'appui de matière... Chez les musiciens exécutants il semble que cette mémoire des doigts puisse fonctionner à part de la mémoire visuelle. La catégorie du musicien se distingue de celle du peintre en effet par le fait que les notes d'un instrument peuvent se jouer sans voir et sans entendre. Seules quelques expériences dans le domaine de l'esquisse ont pu montrer des dessinateurs permettre à leurs mains de tracer la silhouette d'un modèle sans contrôle visuel de la main, mais est obligatoirement maintenu le contrôle visuel du modèle. Delacroix notait dans son journal : « vu, après le conseil, l'admirable Saint-Just, de Rubens. En essayant de me le rappeler, au moyen d'une esquisse d'après la gravure, j'ai cru m'assurer que l'emploi du pinceau, au lieu de la brosse, a déterminé l'exécution lisse et plus achevée, c'est à dire sans plans heurtés, de Rubens... » La mémoire des mains de Delacroix décode la pratique de Rubens que la seule mémoire visuelle ne peut interpréter. Comparons ce que Mozart écrit de Vienne le 28 avril 1784: «  quand je jouais devant lui [le pianiste Richter], il regardait continuellement mes doigts et disait tout le temps: - Mon Dieu! Que d'efforts ne faut-il pas que je fasse... jusqu'à en suer... et pourtant je n'obtiens aucun succès!...et vous mon ami, tout cela n'est qu'un jeu pour vous! - Oui, lui dis-je, mais j'ai dû me donner aussi beaucoup de peine pour arriver à n'avoir plus à m'en donner maintenant ». Wilder rapporte que les Napolitains s'émerveillaient de l'habileté de Mozart au point de croire que la bague qu'il portait à l'annulaire était « enchantée ». C'est ce qui est aussi à l'origine du titre de la composition « La flûte enchantée ». A table Mozart ne pouvait découper ses aliments sans risquer de se blesser tellement il était maladroit!

Beethoven, qui aimait à composer en marchant par la campagne, fredonnait ou chantait à pleine voix. Devenu sourd il continua cette pratique bien qu'il ne s'entende plus lui-même. Ses mouvements physiologiques vocaux le servaient encore et continuaient à fortifier sa mémoire auditive interne. Il lui a été possible « d'écouter » des oeuvres d'après la mémoire corporelle, mouvements de poitrine pour les sons graves, registre palatal pour les sons médiums, registre de tête pour les aigus, ainsi que toutes les précisions de gestes associés, efforts de la gorge, mouvements réguliers et inclinaisons de la tête, mais aussi des bras ou des jambes... les images motrices ravivent la mémoire auditive.

Un musicien garde dans sa mémoire la valeur absolue des notes, un peintre ne retient pas la valeur absolue des tons. Comment expliquer cette différence? Voyons ce qui se passe chez le musicien. Il touche une note au hasard sur le clavier; il la reconnaît et la nomme. Dès que le son frappe son oreille, il le rapporte à une mémoire intériorisée et compare sa perception actuelle à des souvenirs anciens qu'il réveille; il a dans la tête des séries de sons, des harmonies, ou tout au moins quelques points fixes, grâce auxquels la note perçue prend sa valeur relative exacte. Le « la » du diapason offre un soutien ferme dans la série des octaves. Nous conviendrons que le musicien acquière par l'exercice une mémoire des sons admirablement juste. Il en va autrement pour la couleur dont les « gammes » ne sont pas liées l'une à l'autre à la manière des notes de musique. Celles-ci sont homogènes; celles-là, hétérogènes. De plus chaque couleur primaire décline un plus grand nombre de nuances qu'une note musicale.

Par la mémoire corporelle et le rôle de l'image motrice nous savons qu'un musicien, grâce à son organe vocal, a la possibilité de chanter une note sans émettre réellement aucun son. Le peintre n'a aucun moyen de retrouver une couleur par cette mémoire là. Le peintre dispose en fait d'une mémoire interprétative et d'un stock d'images liées à une mémoire visuelle qui elle-même ne s'étend pas à toutes sortes d'objets mais à l'objet de son art. Nous ne percevons en réalité que des lumières: le dessin au trait offre ainsi un abrégé de la perception, un extrait de mémoire; le dessin ombré ne dépasse pas le clair et l'obscur mais ajoute le modelé, enfin l'usage des pigments restitue une sensation mémorielle vraie. Approfondissons cette lecture, dans le premier cas les yeux et la main suivent et caressent le contour, une silhouette. La sanguine, le bistre, le fusain, l'encre vont toucher et palper pour se montrer sculpteur non de matière mais de lumière, enfin le peintre coloriste voit. Tous trois ne sont pas les mêmes visuels et utilisent divers registres de mémoires.

Dans la littérature prenons la peine de remarquer les épithètes: on reconnaît aussitôt nombre de perceptions visuelles et notons que la plupart des expressions figurées se rapportent également au monde de la lumière. Les images de « toucher » concourent souvent à renforcer les précédentes. Quant aux images auditives elles sont plutôt rares, et celles de l'odorat et du goût restent ordinairement très faibles. Si la mémoire visuelle du peintre est analytique, l'écrivain, l'auteur, le poète sentent plutôt l'accord des impressions extérieures avec une émotion intime, une mémoire sensitive et synthétique. Le ton a une valeur objective, l'épithète une valeur subjective. Le « ciel bleu » de Rousseau ne sera pas le même «  ciel bleu » que Goethe ou Hugo et oh combien de différences entre le « ciel bleu » de Cézanne d'avec ceux de Gauguin. Le pouvoir d'attraction créatrice qui dans la peinture appartient à la gamme colorée de l'image lumineuse appartient au contraire dans la littérature au mot-dit, non-dit du mot-dit, couleur d'une émotion générale.

L'objet est présent dans la perception, absent dans la reviviscence.

Le peintre recrée l'objet intranscriptible. Il n'existe pas d'émotions qui n'implique et n'évoque des images sensorielles: images visuelles, plaies, grimaces, sourires; des images auditives , cris, sanglots, rires; tactiles, la peau brûlante ou fraîche; des images olfactives ou gustatives. D'autres sensations internes complètent la liste des images précédentes, ventre noué, état nauséeux, tremblements... Si certaines perceptions peuvent ne pas mener à l'émotion, l'émotion est toujours conséquente d'une perception, d'un visuel signifiant, c'est là l'univers du peintre. L'écrivain, le musicien ne peuvent s'absoudre du mode de transcription conscientisée sur le papier mais inconsciente du corps. Littérature et musiques disposent de leurs signes d'écriture. Ces deux mondes ne se pénètrent pas dans les arts qui les expriment mais se rejoignent par le support de transcription, la codification. L'ode, chez les grecs, ne s'écrivaient pas en vers, mais en rythmes, en périodes musicales. Dans les pièces de Simonide, la musique jouait un rôle égal aux paroles, la pensée conçue se présentait à l'esprit sous la double forme d'une phrase et d'un chant. Chez nombre de peuples primitifs les récits sont soutenus par des mélodies rythmiques lorsque les mots ne portent en eux-mêmes cette mélodie par une déformation de ceux-ci pour satisfaire au rythme, jusqu'à n'avoir plus d'autre sens que leurs représentation. Nos « tradéridera tralala » des paroles de chansons enfantines fonctionnent de la même façon. Ce sont les représentations corporelles qui prennent le dessus sur la transcription littérale.

Lamartine écrit dans sa préface aux Premières méditations poétiques « J'étais né impressionnable et sensible. Ces deux qualités sont les deux premiers éléments de toute poésie. Les choses extérieures à peine aperçues laissaient une vive et profonde empreinte en moi; et, quand elles avaient disparu de mes yeux, elles se répercutaient et se conservaient présentes dans ce qu'on nomme l'imagination, c'est à dire la mémoire, qui revoit et qui repeint en nous. Mais, de plus, ces images ainsi revues et repeintes se transformaient promptement en sentiment. Mon âme animait ces images, mon coeur se mêlait à ces impressions. J'aimais et j'incorporais en moi ce qui m'avait frappé. »

La mémoire visuelle laisse les choses exister en dehors de nous, elle est la déclinaison d'un sens objectif. La mémoire auditive décline d'un sens subjectif, l'impression remémorée est comme détachée des objets et ne nous tire pas aussi franchement hors de nous-même. L'ouïe est liée à la parole et la parole à la pensée. La mémoire auditive est une des mémoires composante de la pensée et de la mémoire intellectuelle. Il ne s'ensuit pas pour autant le jugement que la musique puisse être plus apte que la peinture à la traduction d'une idée proprement dite.

Dans sa correspondance avec Gustave Flaubert Georges Sand écrit:  « Et quand bien même nous ne serions absolument que des instruments, c'est encore un joli état et une sensation à nulle autre pareille que de se sentir vibrer. » , « L'art n'est pas seulement de la peinture? La vraie peinture est d'ailleurs pleine de l'âme qui pousse la brosse. » L'identité fondamentale de l'esprit n'empêche pas les dissemblances. Nous retrouvons bien en tout homme, en tout créateur, l'observation, mais non pas des mêmes choses. D'une image, ce ne sont pas les mêmes parties ou qualités d'objets que vous et nous remarquons, que le peintre distingue. Chacun a le doigté de sa mémoire et l'on n'en change pas à volonté. C'est ainsi que la mémoire fournit les matériaux de l'imagination et de la création mais non sa mise en oeuvre.

Nos souvenirs ont une manière de se constituer qui forme la mémoire. La simple mémorisation des choses vues est de l'imagination. La complète restitution de la perception est la création. L'éveil de certaines images a pour condition l'oubli de certaines autres, ce sont là les oeuvres exposées.

« Le souvenir que je garde des choses est inénarrable, car, quoique très fidèle, il n'a jamais la certitude, admissible pour tous, d'un document. Plus il s'affaiblit, d'ailleurs, plus il se transforme en devenant la propriété de ma mémoire; et mieux il vaut pour l'emploi qu'à tort ou à raison je lui destine. A mesure que la forme exacte s'altère, il en vient une autre, moitié réelle et moitié imaginaire, et que je crois préférable. » L'altération des images du souvenir et de la mémoire se produit conformément à la mémoire de l'individu tout comme la gamme colorée devenue familière à un peintre finit par recouvrir les objets nouveaux qu'il étudie. Les images n'existent pas à l'état simple dans la mémoire; elles s'y présentent par groupes diversement composés. A la mémoire les idées premières, la trouvaille des sujets, la création; à l'habitude et aux souvenirs l'exécution... On peut avoir plus d'habitudes que de mémoire, et plus de mémoire que de souvenirs, c'est l'ouvre réalisée par le peintre qui déclare: « C'est venu tout seul, je n'y suis pour rien, tout se passe à mon insu. »