« Tout ce qui était oublié avait été
d'une manière ou d'une autre pénible, que ce fût
effrayant ou douloureux ou honteux, face aux exigences de la
personnalité. » Sigmund Freud
Hypothèse
Sans doute, pour reprendre nos propos
de tête du chapitre 1, parvenons-nous à repérer le
sens de ce cheminement à travers les ans. Pour quelques
générations la réponse à la question
d'où venons-nous est devenue immédiate. Les trois
questions évoquées « d'où venons-nous
», « qui sommes-nous » et « où
allons-nous » basculent soudainement du collectif au personnel.
Nous le pensions, nous l'avons vérifié, vous venez de le
sentir, la mémoire présentée dans les lignes qui
précèdent ne fait que présenter la
continuité dans la temporalité propre de l'histoire de
vie de chacun, de la trajectoire singulière. Nous pouvons, sans
audace, nous autoriser à la question: « - quelle est votre
date de naissance? » avancer la réponse « -
l'arrestation de Nelson Mandela ».
Comment donc assurer la cohésion, sans ruptures trop abruptes,
des différents ensembles qui composent une existence par le
recours à la mémoire pour construire le présent et
le devenir? C'est bien là l'objet de notre recherche qui
s'attarde, nous ne serions pas sociologue autrement, à
dévoiler ce qui n'apparaît pas, ce qui est caché,
disparu: une autre mémoire bien évidemment que celle que
nous venons de rapidement balayer.
Ce fil directeur qui lie l'avant et l'après, dans le cycle de
l'existence, appartient surtout au souvenir personnel: à ce qui
est sien et propre dans une vie au caractère unique. Mes
souvenirs ne pouvant être vos souvenirs, nous constatons la
contribution irremplaçable de la mémoire à la
continuité personnelle, c'est à dire à la
constitution du soi. On sait à quel point ceci a
intéressé Freud dans le dispositif psychanalytique, nous
nous y arrêterons plus loin. Mais cette mémoire
individuelle est insuffisante pour penser dans toute leur
complexité les commémorations historiques, l'holocauste,
les musées.
Comment, dès lors, penser la mémoire au-delà du
souvenir personnel si ce n'est par la clef offerte de la mémoire
familiale. Nous songeons malgré tout à noter de
manière appuyée la lecture de Pierre Bourdieu sur le
phénomène de l'album de famille et nous demander ce qui
se joue dans ce type d'activités dans laquelle certaines
personnes investissent temps, énergie passionnelle, et forces
inscriptives. La question est moins de savoir s'il s'agit là
d'une narration que de chercher à comprendre en quoi la
constitution d'un album de famille (photographies, lettres, documents,
etc...) participe de la mise en forme d'une mémoire familiale
tout comme l'engouement des plantations d'arbres
généalogiques.
En un mot, une famille sans album conserve-t-elle sa mémoire
familiale? Nous croiserons fréquemment au cours de notre travail
des questions qui ouvrent les portes de pistes de recherches
passionnantes. Il nous a été délicat, parfois, de
conserver le cap de notre hypothèse de recherche.
Comment différencier la mémoire sociale de la
mémoire collective? Nous savons que Maurice Halbwachs parlait
tant de mémoire sociale que de mémoire collective et que,
de l'une à l'autre, s'il n'y a pas de différence
sémantique il en existe incontestablement une dans la forme.
Dans les deux cas ce sont des mémoires de groupes, dont une,
officielle, instrumente l'appareil en tant que tel avec l'induction de
normes, mais elle excède de beaucoup la mémoire d'un
groupe social. L'exemple se dessine dans la distinction évidente
de la mémoire ouvrière et celle de l'appareil syndical.
D'ailleurs, nous ne pensons pas issus du seul hasard le rapprochement
possible des travaux de d'HALBWACHS sur «
L’évolution des besoins dans les classes ouvrières
» avec ceux exposés dans « Les cadres sociaux de la
mémoire » et « La mémoire collective. »
La mémoire sociale et collective nous semble donc être une
mémoire commune aux membres d'un groupe sans qu'elle soit pour
autant réfléchie par les acteurs concernés,
autrement dit: comment écouter une mémoire au-delà
de ce qu'elle expose effectivement? La chose alors entendue ne
serait-elle pas ce que nous évoquions en introduction: des
mémoires en déshérences.