« Et pourtant je sens que je
peux encore te dire quelque chose: apprends à voir les choses
avec les yeux de ceux qui ne voient plus, tu en éprouveras de la
douleur, c'est sûr, mais cette douleur te rendra ces choses plus
sacrées et plus belles. » Vittorio Taviani
Introduction
Le peu que nous
savons de la mémoire ne nous permet pas de soupçonner ce
que nous en ignorons. L'acte de mémoire est un de ces faits de
la vie quotidienne et universelle qui semblent aisés à
comprendre, parce que l'habitude nous les a rendu familiers. Demandez
à chacun s'ils savent ce qu'est la mémoire ou le
souvenir. Surpris par la simplicité de la question la plupart
répondront qu'il « s'agit de se rappeler le temps
passé ». Soit, nous nous souvenons à toute heure,
mais comment nous souvenons-nous? Réduits à un seul
moment de la durée, comment pouvons-nous, sans sortir du
présent, remonter le cours des années
écoulées? Chacun se rappelle le passé, car chacun
a de nouveau des pensées ou des sentiments qu'il sait avoir
déjà eus; mais comment sait-il qu'il les a
déjà eus? Si ces pensées ou ces sentiments ne sont
pas identiques, comment peut-il les reconnaître quand ils se
reproduisent? Et, s'ils sont les mêmes, que sont-ils devenus
aussitôt après leur apparition première? Nous ne
répondrons pas à ces interrogations mais nous vous
conduisons vers l'observation des effets de mémoire.
Réglons notre approche vers la tentative d'une observation du
passé récent: les trente dernières années.
Tous les
individus sont confrontés à une dysharmonie croissante
entre le devenir et l’évolution des besoins particuliers
avec l’évolution des techniques économiques
liées à la production de masse. L’écart se
creuse entre la mémoire individuelle et le monde qui se
construit. La première conséquence s’identifierait
dans la lecture des déceptions contemporaines et des
inquiétudes des populations, en particulier de la jeunesse (les
derniers héritiers). Nous définissons le terme de
production dans son sens le plus large ajoutant aux critères de
production industrielle ceux de la production de services, notamment la
production des projets de développement sociaux et politiques,
mais aussi l’ensemble de la production culturelle et artistique.
Nous
considérons la mémoire comme l’archive des
élaborations d’aspirations et projets personnels. Les
divergences entre celle-ci et les besoins de la société
posent la question de l’autonomie des personnes dans une
structure sociale donnée. Une autre question surplombe et
précise ces divergences entre la mémoire collective et la
mémoire individuelle : la mémoire nourrit-elle la notion
d’intérêt ? L’intérêt est pris
ici aussi bien dans la direction d’activités
bénévoles, culturelles ou philanthropiques dites «
désintéressées » que vers des gains
d’objets matériels, patrimoniaux ou financiers.
Le 20ème
siècle supportait le déficit de trois processus en pleine
évolution et étroitement liés :
l’urbanisation, l’industrialisation et les nouvelles
technologies de l’information et de la communication. Nous
associons cette triade à la terminologie de territoire dans la
mesure où ces trois aspects ont fortement modifiés les
repérages des espaces géographiques de rencontre et de
lien social, par conséquent les lieux d’inscriptions
mémorielles. « Ils [les hommes] forment ensemble une
continuité historico sociale dans laquelle chaque individu
–en tant que partie de cet ensemble- pénètre
à partir d’un certain lieu », Norbert ELIAS nous
convie à préciser ce lieu. Nous accordons une attention
particulière quant aux problèmes de catégorisation
liés à nos travaux et de la transformation de ces
catégories par les espaces géographiques et les
proximités de mémoires. Une attention particulière
vers la mémoire artistique, des musiciens, des peintres, des
auteurs éclaircira notre cheminement tout comme
l'appréciation de la mémoire depuis le point de vue de la
philosophie.
Nos rencontres
avec Michel WIEVORKA, Armand TOUATI ou Serge TISSERON autour de
considérations sur la violence, la jeunesse et les travailleurs
sociaux nous avait encouragé lors de travaux antérieurs
à ne pas renoncer devant le bien fondé du questionnement,
du déplacement permanent autour de l’objet. Par
distinction, hors classification, l’effort de
déconstruction était devenu contagion, endémie
d’une expression de mal être de travailleurs sociaux sur
l'ensemble d'un territoire, au risque majeur que l’usager ne
devienne, encore plus qu’avant, l’étayage des
premiers.
Aujourd'hui nos
convictions sont de regarder l’espace social comme un lieu
où se posent et s’imposent des causes qui se fabriquent
dans et par ces espaces. Mémoire collective dominante,
mémoire individuelle dominée, entre deux, « trou
» de mémoire, force inconnue, oubli de mémoire nous
ont interpellé jusqu’à ce que nous décelions
les signes de mémoires en déshérences. C’est
vers le repérage de ces dernières que nous vous convions.
« Que la
mémoire de toutes choses passées demeurera éteinte
et assoupie comme de chose non advenue. Et ne sera loisible ni permis
à nos procureurs-généraux ni autres personnes
quelconques, publiques ni privées, en quelque temps ni pour
quelque occasion que ce soit, en faire mention, procès ou
poursuite en aucune cour ou juridiction que ce soit... » C'est
sans doute parce que « la mémoire est la
répercussion, dans la sphère de la connaissance, de
l'indétermination de notre volonté » que le roi
Henri IV se décida dans l'Edit de Nantes d'archiver à
tout jamais une nuisible évocation du passé ...autre que
celle de l'histoire.ns qu’il n’existe des problèmes
de jeunes que parce qu’il existe des problèmes
d’adultes non résolus. En insistant sur le fait
qu’il nous était impossible de répondre aux
violences et déceptions des parcours de vie en désignant
une population particulière, stigmatisée, folle ou
marginale, mais qu’il nous fallait aussi s’interroger sur
la violence sous-jacente aux institutions ainsi qu’à tous
les processus d’organisation sociale, la question de
mémoire devenait tout à fait impertinente et
indispensable à la fois. La jeunesse ne nous apparaît
alors plus seule à être en cause. L'a-t-elle jamais
été? Chaque groupe humain, sociotype, catégorie
est concerné.