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  La mémoire en déshérence   
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  Jacques Alain Miller
  1935...
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"Adoptez le monde."  


« Et pourtant je sens que je peux encore te dire quelque chose: apprends à voir les choses avec les yeux de ceux qui ne voient plus, tu en éprouveras de la douleur, c'est sûr, mais cette douleur te rendra ces choses plus sacrées et plus belles. » Vittorio Taviani

 Introduction

          Le peu que nous savons de la mémoire ne nous permet pas de soupçonner ce que nous en ignorons. L'acte de mémoire est un de ces faits de la vie quotidienne et universelle qui semblent aisés à comprendre, parce que l'habitude nous les a rendu familiers. Demandez à chacun s'ils savent ce qu'est la mémoire ou le souvenir. Surpris par la simplicité de la question la plupart répondront qu'il « s'agit de se rappeler le temps passé ». Soit, nous nous souvenons à toute heure, mais comment nous souvenons-nous? Réduits à un seul moment de la durée, comment pouvons-nous, sans sortir du présent, remonter le cours des années écoulées? Chacun se rappelle le passé, car chacun a de nouveau des pensées ou des sentiments qu'il sait avoir déjà eus; mais comment sait-il qu'il les a déjà eus? Si ces pensées ou ces sentiments ne sont pas identiques, comment peut-il les reconnaître quand ils se reproduisent? Et, s'ils sont les mêmes, que sont-ils devenus aussitôt après leur apparition première? Nous ne répondrons pas à ces interrogations mais nous vous conduisons vers l'observation des effets de mémoire. Réglons notre approche vers la tentative d'une observation du passé récent: les trente dernières années.

          Tous les individus sont confrontés à une dysharmonie croissante entre le devenir et l’évolution des besoins particuliers avec l’évolution des techniques économiques liées à la production de masse. L’écart se creuse entre la mémoire individuelle et le monde qui se construit. La première conséquence s’identifierait dans la lecture des déceptions contemporaines et des inquiétudes des populations, en particulier de la jeunesse (les derniers héritiers). Nous définissons le terme de production dans son sens le plus large ajoutant aux critères de production industrielle ceux de la production de services, notamment la production des projets de développement sociaux et politiques, mais aussi l’ensemble de la production culturelle et artistique.

          Nous considérons la mémoire comme l’archive des élaborations d’aspirations et projets personnels. Les divergences entre celle-ci et les besoins de la société posent la question de l’autonomie des personnes dans une structure sociale donnée. Une autre question surplombe et précise ces divergences entre la mémoire collective et la mémoire individuelle : la mémoire nourrit-elle la notion d’intérêt ? L’intérêt est pris ici aussi bien dans la direction d’activités bénévoles, culturelles ou philanthropiques dites « désintéressées » que vers des gains d’objets matériels, patrimoniaux ou financiers.

          Le 20ème siècle supportait le déficit de trois processus en pleine évolution et étroitement liés : l’urbanisation, l’industrialisation et les nouvelles technologies de l’information et de la communication. Nous associons cette triade à la terminologie de territoire dans la mesure où ces trois aspects ont fortement modifiés les repérages des espaces géographiques de rencontre et de lien social, par conséquent les lieux d’inscriptions mémorielles. « Ils [les hommes] forment ensemble une continuité historico sociale dans laquelle chaque individu –en tant que partie de cet ensemble- pénètre à partir d’un certain lieu », Norbert ELIAS nous convie à préciser ce lieu. Nous accordons une attention particulière quant aux problèmes de catégorisation liés à nos travaux et de la transformation de ces catégories par les espaces géographiques et les proximités de mémoires. Une attention particulière vers la mémoire artistique, des musiciens, des peintres, des auteurs éclaircira notre cheminement tout comme l'appréciation de la mémoire depuis le point de vue de la philosophie.

          Nos rencontres avec Michel WIEVORKA, Armand TOUATI ou Serge TISSERON autour de considérations sur la violence, la jeunesse et les travailleurs sociaux nous avait encouragé lors de travaux antérieurs à ne pas renoncer devant le bien fondé du questionnement, du déplacement permanent autour de l’objet. Par distinction, hors classification, l’effort de déconstruction était devenu contagion, endémie d’une expression de mal être de travailleurs sociaux sur l'ensemble d'un territoire, au risque majeur que l’usager ne devienne, encore plus qu’avant, l’étayage des premiers.

          Aujourd'hui nos convictions sont de regarder l’espace social comme un lieu où se posent et s’imposent des causes qui se fabriquent dans et par ces espaces. Mémoire collective dominante, mémoire individuelle dominée, entre deux, « trou » de mémoire, force inconnue, oubli de mémoire nous ont interpellé jusqu’à ce que nous décelions les signes de mémoires en déshérences. C’est vers le repérage de ces dernières que nous vous convions.

          « Que la mémoire de toutes choses passées demeurera éteinte et assoupie comme de chose non advenue. Et ne sera loisible ni permis à nos procureurs-généraux ni autres personnes quelconques, publiques ni privées, en quelque temps ni pour quelque occasion que ce soit, en faire mention, procès ou poursuite en aucune cour ou juridiction que ce soit... » C'est sans doute parce que « la mémoire est la répercussion, dans la sphère de la connaissance, de l'indétermination de notre volonté » que le roi Henri IV se décida dans l'Edit de Nantes d'archiver à tout jamais une nuisible évocation du passé ...autre que celle de l'histoire.ns qu’il n’existe des problèmes de jeunes que parce qu’il existe des problèmes d’adultes non résolus. En insistant sur le fait qu’il nous était impossible de répondre aux violences et déceptions des parcours de vie en désignant une population particulière, stigmatisée, folle ou marginale, mais qu’il nous fallait aussi s’interroger sur la violence sous-jacente aux institutions ainsi qu’à tous les processus d’organisation sociale, la question de mémoire devenait tout à fait impertinente et indispensable à la fois. La jeunesse ne nous apparaît alors plus seule à être en cause. L'a-t-elle jamais été? Chaque groupe humain, sociotype, catégorie est concerné.