Le constructivisme structuraliste de Pierre Bourdieu
-. Un constructivisme structuraliste
-. Deux notions clés : habitus et champ
-. La dimension symbolique de l'ordre social
-. Une sociologie de l'action : la logique de la pratique
-. Une sociologie réflexive
-. Le poids déterminant des structures objectives
Pierre Bourdieu est né en 1930. de formation
philosophique, il est aujourd'hui titulaure de la chaire de sociologie
du Collège de France. Il a notamment su combiner trois des
"pères fondateurs" de la sociologie, que l'on a
traditionnelement opposés avant lui : Karl Marx, Emile Durkheim
et Max Weber.
Si Pierre Bourdieu est
particulièrement connu pour les travaux déjà
relativement anciens qu'il a réalisés avec Jean-Claude
Passeron sur les mécanismes scolaires de reproduction sociale -
Les Héritiers et La Reproduction -, il a développé
par ailleurs un oeuvre multiforme sur de nombreux terrains, en veillant
à ce que l'élaboration théorique ne soit jamais
totalement détachée du travail d'nequête. Ainsi,
ses recherches ne se sont pas cantonnée à l'analyse de la
reproduction des structures sociales - qui n'a d'ailleurs jamais
été comprise par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron
comme une reproduction à l'identique - mais beaucoup d'autres
aspects ont été intégrés à des
réflexions. C'est le cas, par exmple, dans un ouvrage collectif
qu'il a dirigé. La Misère du monde, centré sur la
façon dont des formes sociales de souffrance travaillebt la
subjectivité des individus. Ce qu'il a appelé
"constructivisme structuraliste" synthétise bien
l'originalité de sa démarche, particulièrement en
ce qui concerne les travaux qui ont été publiés
depuis la fin des années 1970.
1-. Un constructivisme structuraliste
Pierre Bourdieu définit le
"constructivisme structuraliste" à la jonction de l'objectif et
du subjectif : "Par structuralisme ou structuraliste, je veux dire
qu'il existe, dans le monde social lui-même, [...] des structures
objectifs indépendantes de la conscience et de la volonté
des agents, qui sont capables d'orienter ou de contraindre leurs
pratiques ou leurs représentations. Par constructivisme, je veux
dire qu'il y a une génèse sociale d'une part des
schèmes de perception, de pensée et d'action qui sont
constitutifs de ce que j'appelle habitus, et d'autre part des
structures sociales, et en particulier de ce que j'appelle des champs."
Dans cette double dimension,
objective et construite, de la réalité sociale, une
certaine primauté continue toutefois a être
accordée aux structures objectives. C'est ce qui conduit Pierre
Bourdieu à distinguer deux moments dans l'investigation, un
premier moment objectiviste et un deuxième moment subjectiviste
: "d'un côté, les structures objectives que construit le
sociologue dans le moment objectiviste, en écartant les
représentations subjectives des agents, sont le fondement des
représentations subjectives et elles constituent les contraintes
structures qui pèsent sur les interactions ; mais d'un autre
côté, ces représentions doivent aussi être
retenues sur l'on veut rendre compte notamment des luttes quotidiennes,
individuelles et collectives, qui visent à transformer ou
à conserver ces strucutures".
Cette priorité chornologique
et théorique donnée à la dimension objective de la
réalité sociale puise une part de ses racines dans une
réflexion épistémologique, exprimée par
Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron en
1968 dans Le métier de sociologue et
réitérée depuis Pierre Bourdieu. On trouve au
coeur de cette orientation la notion de "rupture
épistémologique", rupture entre la connaissance
scientifique des sociologues et "la sociologie spontanée" des
acteurs sociaux ; ce qui rapproche les sciences sociales des sciences
de la nature. Elle trouve une de ses sources dans l'impératif
sociologique de rupture avec "les prénotions" des acteurs
avancé par Durkheim dans Les règles de la méthode
sociologique. Toutefois, malgré la réaffirmation de ce
principe , la démarche de Pierre Bourdieu - ne serait-ce que par
le deuxième moment subjectiviste - apparaît, souvent, dans
le détail des analyses, plus complexe qu'une simple dichotomie
entre connaissance savante et connaissante ordinaire.
2-. Deux notions clés : habitus et champ
Selon Pierre Bourdieu, "le principe
de l'action historique, celle de l'artiste, du savant ou du gouvernant
comme celle de l'ouvrier ou du petit fonctionnaire, n'est pas un sujet
qui s'affronterait à la société comme à un
objet constitué dans l'extériorité. Il ne
réside ni dans la conscience ni dans les choses mais dans la
relation entre deux états du social, c'est-à-dire
l'hitoire objectivée dans les choses, sous forme d'intitutions,
et l'hitoire incarnée dans les corps, sous la forme de ce
sytème de dispositions durables que j'appelle habitus 3". c'est
don la rencontre de l'habitus et du champ , de "l'histoire faite corps"
et de "l'histoire faite chose" qui apparaït comme le
mécanisme principal de production du monde social. Pierre
Bourdieu a spécifié ici, en cherchant à le rendre
opératoire pour des travaux empiriques, le double mouvement
constructiviste d'intériorisation de l'extérieur et
d'extériorisation de l'intérieur.
L'habitus, ce sont en quelque sorte
les structures sociales de notre subjectivité, qui se
constituent d'abord au travers de nos premières
expériences (habitus primaire), puis de notre vie d'adulte
(habitus secondaires). C'est la façon dont les structures
sociales s'impriment dans nos têtes et nos corps par
intériorisation de l'extériorité. Pierre Bourdieu
définit alors la notion, plus précisément que ne
l'avait fait Norbert Elais, comme un "système de dispositions
durables et transposables". Dispositions, c'est-à-dire des
inclinaisons à percevoir, sentir, faire et penser d'une certaine
manière, intériorisées et incorporées, le
plus souvent de manière non consciente, par chaque individu, du
fait de ses conditions objectivies d'existence et de sa trajectoire
sociale. Durables, car si ces dispositions peuvent se modifier dans le
cours de nos expériences, elles sont fortement enracinées
en nous et tendent de ce fait à résister au changement,
marquant ainsi une certaine continuité dans la vie d'une
personne. Transposables, car des dispositions acquises dans le cours de
certaines expériences (familiales par exemple) ont des effets
sur d'autres sphéres d'expériences (professionnelles par
exemple) ; c'est un premier élément d'unité de la
personne. Enfin système, car ces dispositions tendent à
être unifiées entre elles. Mais pour Pierre Bourdieu,
l'unité et la continuité de la personne à l'oeuvre
tendanciellement avec l'habitus ne sont pas en général
celles que se représentent conscienmment et
rétrospectivment la personne elle-même - ce qu'il appelle
"l'illusion biographique" - mais une unité et une
continuité largement non conscientes reconstruites par le
sociologue (en fonction de la place dans l'espace des classes sociales,
des positions institutionnelles occupées, des expériences
successives au sein des différents champs, etc., et donc
aussi du trajet effectué dans le monde social). Cette
perspective se distingue de celles [...] qui conçoivent la
personne comme dotée de dispositions et d'identités
davantage éclatées, la question de leur unification
apparaissent alors plus problématique.
Unifiants, les habitus individuels
sont également singuliers. Car, s'il y a des classes d'habitus
(des habitus proches, en termes de conditions d'existence et de
trajectoire du groupe social d'appartenance, par exemple), et donc des
habitus de classe, chaque habitus individuel combine de manière
spécifique une diversité (plus ou moins grande)
d'expériences sociales. Mais cet habitus est-il simplement
reproducteur des structures sociales dont il est le produit ? L'habitus
est constitué de "principes générateurs",
c'est-à-dire qu'un peu à la manière d'un logiciel
d'ordinateur (mais un logiciel en partie autocorrectible), il est
amené à apporter de multiples réponses aux
diverses situations rencontrées, à partir d'un ensemble
limité de schémas d'action et de pensée. Ainsi, il
reproduit plutôt quand il est confronté à des
situations habituelles et il peut être conduit à innover
quand il se trouve face à des situations inédites.
Les champs constituent la face
extériorisation de l'intériorité du processus.
C'est la façon dont Pierre Bourdieu conçoit les
institutions non comme des substances, mais de manière
relationnelle, comme des configurations de relations entre des acteurs
individuels et collectifs (Pierre Bourdieu parle plutôt d'agents,
pour indiquer que ceux-ci sont autant agis, de l'intérieur et de
l'extérieur, qu'ils n'agissent librement). Le champ est une
sphére de la vie sociale qui s'est progessivement
autonomisée à travers l'histoire autour de relations
sociels. Les gens ne courent ainsi pas pour les mêmes raisons
dans le champs économiques, dans le champ artistique, dans le
champ journalistique, dans le champ politique ou dans le champ sportif.
Chaque champ est alors à la fois un champ de forces - il est
marqué par une distribution inégale des ressources et
donc un rapport de forces entre dominants et dominés - et un
champ de luttes -les agents sociaux s'y affrontent pour conserver ou
transformer ce rapport de forces. Pour Pierre Bourdieu, la
définition même du champ et la délimitation de ses
frontières (qui a le droit d'y participer ?, etc.) peut
être aussi en jeu dans ces luttes, ce qui distingue cette notion
de celle habituellement plus fermée de "système". Chaque
champ est marqué par des relations de concurrence entre ses
agents (Pierre Bourdieu parle aussi de marché), même si la
participation au jeu suppose un minimum d'accord sur l'existence du
champ.
Chaque champ est
caractérisé par des mécanismes spécifiques
de capitalisation des ressources légitimes qui lui sont propres.
Il n'y a donc pas chez Pierre Bourdieu une seule sorte de capital comme
tendantiellement chez Marx et les "marxistes" (le capital
économique), mais une pluralité de capitaux (capital
culturel, capital politique, etc.) On n'a donc pas une
représentation unidimenseionnelle de l'espace social - comme
chez les "marxistes "où l'ensemble de la société
est pensé d'abord autour d'une vision économique du
capitalisme - mais une représentation pluridimensionnelle -
l'espace social est composé d'une pluralité de champs
autonomes, définissant chacun des modes spécifiques de
domination. On n'est donc pas face à un capitalisme (au sens
économique) caractérisé par une forme principale
et déterminante de domination ("l'exploitation capitaliste "),
mais face à des capitalisations et des dominations : des
relations dissymétriques entre individus et groupes
stabilisées au progit des mêmes, et dont certaines sont
transversales aux différents champs comme la domination des
hommes sur les femmes. Ces modes de capitalisation sont tout à
la fois autonomes, parfois en concurrence (par exemple, le conflit
classique entre les détenteurs du capital économique et
du capital culturel, hommes d'affaires et "intellectuels ") et
reliés entre eux par des formes diverses d'imbrication (certains
agents cumulent capitaux économiques, culturels et politiques,
alors que d'autres sont "exclus" de la plupart des capitaux
légitimes). Ce que appelle champ du pouvoir est un lieu de
mise en rapport de champs et de capitaux divers : c'est là
où s'affrontent les dominants des différents champs, "un
champ de luttes pour le pouvoir entre détenteurs de pouvoirs
différents".
3-. La dimension symbolique de l'ordre social
Si de l'oeuvre de Marx, Pierre
Bourdieu a notamment retenu que la réalité sociale est un
ensemble de rapports de forces entre des groupes sociaux historiquement
en lutte les uns avec les autres, il a, entre autres, retenu de
l'oeuvre de Weber que la réalité sociale est aussi un
ensemble de rapport de sens, qu'elle a donc une dimension symbolique.
Pour lui, les représentations et le langage participent à
la construction de la réalité sociale, même si bien
entendu ils ne sont pas toute la réalité.
Pour Pierre Bourdieu, il faut que
certains conditions sociales extérieures aux
représentations et aux discours mêmes soient remplies pour
que ceux-ci aient une certaine efficacité sur la
réalité, des conditions favorables préalablement
inscrites dans les têtes et dans les institutions. C'est le cas,
par exemple, de ce qu'il appelle "les effets de théorie",
c'est-à-dire des effets que peut avoir une théorie
philosophique et/ou sociologique sur le monde social (parexemple la
théorie "marxiste" de la lutte des classes) ; effets qui
impliquent que des agents s'apporprient des éléments de
cette théorie et que celle-ci puisse s'appuyer sur des
institutions. Il s'agit d'une autre modalité des rapports entre
connaissance savante et connaissance ordinaire ; dans un mouvement
allant de l'une à l'autre, une part des théories
sociologiques passées pouvant être progressivement
intégrée dans l'objet d'analyse des sociologues
d'aujourd'hui.
La prise en compte de la dimension
symbolique de la réalité sociale a des
conséquences sur la manière de penser les rapports
dedomination (de dissymétrie de ressources) entre individus et
groupes. c'est là qu'intervient la notion de violence
sumbolique. Les diverses formes de domination, à moins de
recourir exclusivement et continûment à la force
armée (qui elle-même suppose d'ailleurs une dimension
symbolique, parce qu'elle est perçue et parlée d'une
certaine façon), doivent être légitimées,
reconnues comme légitimes, c'est-à-dire prendre un sens
positif ou en tout cas devenir "naturelles", de sorte que les
dominés eux-mêmes adhérent à l'ordre
dominant, tout en méconnaissant ses mécanismes et leur
caractère arbitraire (non naturel, non nécessaire, donc
historique et transformable). C'est ce double processus de
reconnaissance et de méconnaissance qui constitue le principe de
la violence symbolique, et donc de la légitimation des diverses
dominations. Par exemple, l'enseignant de français qui met
"brillant" ou "lourd" dans la marge d'une de ses copies fait un geste
renvoyant tendanciellement à une hiérarchie sociale (le
"brillant" ou "lourd" dans la marge d'une de ses copies fait un geste
renoyant tendanciellement à une hiérarchie sociale (le
"brillant" qualifiant souvent les détenteurs du capital culturel
légitime et le "lourd" ceux qui en sont exclus), qui sera
fréquemment reconnu par l'élève comme un jugement
sur sa compétence personnelle en français et
méconnu comme l'expression d'une domination sociale
4-. Une sociologie de l'action : la logique de la pratique
Un des aspects les plus
méconnus de la sociologie de Pierre Bourdieu est sa sociologie
de l'action, maorcée en 1972, avec Esquisse d'une théorie
de la pratique et prolongée en 1980 dans Le Sens pratique.
dans le sillage notamment des
philosophies de Ludwing Wittgenstein et de Maurice Merleau-Ponty (1908
- 1961), cette sociologie de l'action part d'une critique des approches
intellectualistes, c'est-à-dire des théories de l'action
qui réduisent l'action au point de vue intellectuel de celui qui
observe l'action au détriment du point de vue pratique de celui
qui agit. Ainsi, "l'intellectualisme est inscrit dans le fait
d'introduire dans l'objet le rapport intellectuel dans l'objet le
rapport intellectuel à l'objet qui est celui de l'observateur".
c'est en ce sens que l'intellectualisme est un objectivisme
appréhendant l'action de l'extérieur et en surblomb comme
un objet de connaissance, sans prendre en compte le rapport de l'agent
à son action. Un des effets de l'objectivisme de la posture
intellectualiste est, comme l'a montré Bernard Lacroix, de
donner a priori aux objets ainsi envisagés de l'extérieur
et analysés par le sociologue ("URSS", "la France", "l'Etat",
"la politique de la ville, "la classe ouvrière", etc.) une
homogénéité et une consistance, sur le mode de la
chose, qu'ils n'ont pas.
A ce rapport théorique et
intellectuel à l'action que nombre de philosophes et de
sociologues attribent faussement à l'agent, en universalisant
leur propre position d'observateur réfléchissant, Pierre
Bourdieu oppose un rapport pratique à la pratique. Car, pour
lui, nous agissons dans un monde qui "impose sa présence, avec
ses urgences, ses choses à faire ou à dire, ses choses
faites pour être dites, qui commandent directement les gestes ou
les paroles sans jamais se déployer comme un spectacle". Pour
tout un ensemble d'actions, nous pouvons même "aller de la
pratique à la pratique sans passer par le discours et par la
conscience".
Pierre Bourdieu distingue donc bien
duex postures : celle de l'observateur qui réfléchit et
disserte sur l'action et celle de l'agent qui agit, "pris" par "le feu
de l'action", avec ses urgences. Pour lui, l'action obéit
à "une logique qui n'est pas celle de la logique", une logique
pratique, en quelque corte "happée par ce dont il s'agit". Cette
prise en compte du rapport pratique à la pratique amène
Pierre Bourdieu à examiner une compétence des agents
centrale pour lui : le sens pratique, inscrit dans le corps et les
mouvements du corps, et qui ne s'exerce qu'en situation, face à
des problèmes pratiques (qu'il s'agisse d'un joueur de tennis
pendant un match, d'un ouvrier sur sa machine, d'un homme politique en
meeting ou d'un philosophe dans un colloque). Partie intégrante
de l'habitus, le sens pratique permet à l'acteur
déconomiser de la réflexion et de l'énergie dans
l'action ; c'est un opérateur de l'économie de la
pratique.
La sociologie de l'action
avancée par Pierre Bourdieu est une des rares à
s'être intéressée à la question des logiques
pratiques, toutefois on peut se demander, à la suite de Paul
Ladrière et d'Alain Caillé, si elle n'a pas
tendance à "tordre un peu trop le bâton dans l'autre
sens". Ainsi une critique trop unilatérale des modèles de
l'acteur réfléchissant pourrait nous faire tomber dans un
autre travers identifié par le sociologue américian
Harold Garfinkel : prendre les agents sociaux pour des "idiots
culturels" (cultural dopes). Opposer de manière explusive et
trop dichotomique rapport intellectuel et rapport pratique à la
pratique, c'est ne pas prendre en compe que la
réflexivité (le fait de réfléchir sur ce
que l'on est en train de faire), si elle n'apparaît pas comme un
point de passage obligé de toute action , n'est pas toujours
exclue des conduites pratiques, même si dans ce cas elle est
prise sous le feu de contraintes pragmatiques. C'est donc la place
d'une réflexivité pragmatique dans la sociologie de
l'action - les contraintes plus ou moins de place à des formes
de réflexivité de la part de l'acteur - qui n'est pas
clairement établie ici. C'est toutefois une dimension que Pierre
Bourdieu prend parfois en compte, en particulier quand il
s'arrête sur les période de crise car, dans ces
cas-là, "les ajsutements routiniers" n'allant plus de soi, la
réflexivité de l'acteur se trouve clairement
sollicitée.
La question du cours de l'action en
train de se faire a été réouverte, en s'appuyant
sur de nouvelles ressources, par les problèmatiques de l'action
située, d'une action en situation suivie finament à
travers un enchaînement de séquences d'action, qui ont
émergé ces dernières années aux Etats-Unis,
avec par exemple les recherches de Luc Suchman, et en France, avec
celles réalisées par Isaac Joseph à la RATP ou
les analyses proposées par Pierre Live et Laurent
Thévenot.
5-. Une sociologie réflexive
La sociologie de la pratique ne nous
a pas introduits seulement à la question de la
réflexivité de l'agent, amis aussi à celle du
sociologue. Car c'est par un mouvement de réflexivité (de
retour sur soi et sur son activité) que le sociologue peut
éviter les erreurs liées à l'intellectualisme, qui
consistent à prendre son propre rapport intellectuel à
l'objet d'analyse pour le rapport de l'agent à l'action. La
capacité pour le sociologue de prendre en compte la relation
qu'il entretient avec son objet constitue donc un des moyents
d'améliorer la qualité scientifique de son travail.
D'où l'mportance de ce que Pierre Bourdieu appelle une
objectiviation participante, l'objectivation (au sens ici de
connaissance scientifique) du rapport subjectif du sociologue à
son objet (sa participation à l'objet qu'il analyse) faisant
partie des conditions de la scientificité de son analyse. La
sociologie de Pierre Bourdieu est donc une sociologie réflexive,
qui invite le sociologue à passer par un travail
d'auto-socio-analyse (de son rapport à l'objet, qui peut
être lié à sa place dans le champ intellectuel,
à son propre pacours social, etc.) afin de rendre sa recherche
plus rigoureuse. Cette orientation réflexive trouve des
convergences avec les travaux en éthnologie, comme ceux de
Gérard Althabe, qui ont pris acte de la participation du
chercheur aux relations sociales qu'il observe et ont alors
insisté sur l'intégration des relations
enquêteur/enquêtés dans l'analyse.
6-. Le poids déterminant des structures objectives
Accorder une prédominance aux
structures (les strucutres dans les têtes et les corps et les
structures dans les choses et les institutions) conduit Pierre Bourdieu
à négliger le poids des interactions de
face-à-vace dans les processus de construction de la
réalité sociale. Pour lui, les interactions "cachent les
structures qui s'y réalisent" et ne constituent alors que
'l'actualisation conjoncturelle de la relation objective". Le plus
souvent, elles ont donc un rôle davantage passif qu'actif dans la
formation du monde social. Un tel présupposé
théorique le conduit ainsi à être peu attentif
à ce qui s'y passe, ce qui renforce leurmarginalisaion.
D'ailleurs, Pierre Bourdieu a relativement peu recouru aux descriptions
de situations de face-à-face (c'est néanmoins le cas
toutefois pourles interactions entre vendeurs et acheteurs de maisons).
La priorité donnée par
Pierre Bourdieu aux aspects objectifs de la réalité
l'amène aussi parfois à réactiver le couple
apparence/réalité, qui tendrait à éloigner
sa sociologie de l'univers constructiviste. C'est par exemple le cas
dans sa réflexion sur "l'illusion biographique", où le
moi est considéré comme "la plus réelle, en
apparence, des réalités". L'analyse de la construction
sociale de la réalité est alors quelque peu
limitée par une telle opposition entre une vraie
réalité (objective) et une fausse réalité
(subjective), car la dialectique du subjectif et de l'objectif y
apparaît enrayée. Une perspective constructiviste plus
affirmée engagerait plutôt, à la manière de
Schütz,à concevoir des "réalités multiples",
même si l'on peut envisager de distinguer, parmi ces aspects
divers de la réalité sociale, des segments plus ou moins
solides, en reprenant, par exemple, les trois critères
proposés par Laurent Thévenot : domaine de
validité (dans l'espace), stabilité temporelle et
degré d'objectivation (objets et institutions leur donnant
corps) de ces réalités.
La sociologie de Pierre Bourdieu, qui
est aussi le résultat du travail collectif d'une équipe
de recherche, apparaït comme l'une des plus marquantes que l'on
aît connue en France depuis l'après-guerre, tant pas ses
développements théoriques que par la diversité de
ses rapports empiriques. Ses relations avec la problématique
constructiviste sont complexes : elle a contribué à son
enrichissement, tout en continuant à l'encadrer par un
dispositif contraignant au profit des structures objectives.