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  La mémoire en déshérence   
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  Jacques Alain Miller
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"Adoptez le monde."  




La mémoire en déshérence

 Il est peu vraisemblable, au cours d'une journée, d'échapper à raconter des fragments de notre histoire. « Tu n'en croiras pas tes oreilles, sais-tu ce qu'il m'est arrivé? » Hier ou avant-hier, il y a cinq ans, vingt ou quarante ans, nous énumérons tous des bribes de notre parcours de vie. Bien évidemment nous ne racontons pas tout. On ne dit jamais tout! Toujours on choisit, catégorise, organise et sélectionne dans une mise en forme globalisante voire totalisante. Notre morceau d'histoire a bien un début, une fin, des personnages, de l'action, et souvent des rebondissements, mais est-elle l'Histoire? En tous les cas s'exprime une cohérence, un fil tracé qui se termine par: « Voilà où j'en suis! »

Déplaçons cet exemple en élargissant notre champ d'intérêt à l'échelle d'une existence entière. Raconter son parcours de vie suppose alors l'accès à une posture particulière: parler de soi, individualisation pour ne pas dire individualisme. C'est là une attitude solidaire du mouvement des humanités socio-historiques occidentales qui mène des sociétés holistes aux sociétés contemporaines. Autant je raconte mon histoire, autant je la déconstruis, la recompose, la questionne réflexivement, la resignifie, la modifie de sens. Comment donner à ce processus toujours inachevé et toujours ouvert à une possible reprise, une fin? Une fin qui offrira, nous le verrons plus loin, une finalité. D'ailleurs n'est-ce pas par l'apparition du mot fin qu'écrits et films prennent sens? Si nous déplacions de quelques paragraphes, de quelques minutes la fin d'une histoire, celle-ci serait-elle identique dans les deux cas? Dès lors, c'est bien par son recueil que le parcours de vie est mis en sens réflexif, ressaisi dans la complexité articulée de ses multiples dimensions au sein d'une unique vision. C'est bien par son écriture, sa mise en scène qu'un auteur ou un scénariste offrira une représentation particulière de l'histoire qu'il aura écrite ou qu'on lui aura confiée. Le recueil et la fin choisie d'un parcours de vie sont alors un déplacement autour de soi. De la distance et du lieu d'où celle-ci opère naît un moment de désappropriation de soi qui a pour objectif de mieux nous réapproprier, dans la reconnaissance de ce qu'on a fait de nous. Aussi n'est-il pas faux de penser que le récit de vie véhicule une sorte de correctif holiste dans le cadre d'une société « informe, attisée » par le vent d'une mémoire collective toute puissante. Les individus s'y trouvent de plus en plus laissés à eux-mêmes, sans repères, êtres flottants et vides, en déshérence au même titre que les mémoires sans filiation qu'ils s'approprient inconsciemment.

La mémoire en déshérence constitue l'objet de mes recherches et de mes travaux. Appliquée au champ social, au monde du travail, de la création artistique, du développement local, de la psychanalyse cette théorie déplace sans déranger, elle éclaircit sans aveugler, s'affronte sans s'opposer et offre la chance de ne pas se résoudre à cette proposition: "Demain décourage aujourd'hui car il connaît hier".

Je vous souhaite la bienvenue sur ce site.

Il me sera agréable de recevoir vos contributions comtebenoit@sociocom.org

Benoît COMTE  Sociologue