La
mémoire en déshérence
Il
est peu vraisemblable, au
cours d'une journée, d'échapper à
raconter des
fragments de notre histoire. « Tu n'en croiras pas tes
oreilles,
sais-tu ce qu'il m'est arrivé? » Hier ou
avant-hier, il y
a cinq ans, vingt ou quarante ans, nous énumérons
tous
des bribes de notre parcours de vie. Bien évidemment nous ne
racontons pas tout. On ne dit jamais tout! Toujours on choisit,
catégorise, organise et sélectionne dans une mise
en
forme globalisante voire totalisante. Notre morceau d'histoire a bien
un début, une fin, des personnages, de l'action, et souvent
des
rebondissements, mais est-elle l'Histoire? En tous les cas s'exprime
une cohérence, un fil tracé qui se termine par:
«
Voilà où j'en suis! »
Déplaçons cet exemple en élargissant
notre champ
d'intérêt à l'échelle d'une
existence
entière. Raconter son parcours de vie suppose alors
l'accès à une posture particulière:
parler de soi,
individualisation pour ne pas dire individualisme. C'est là
une
attitude solidaire du mouvement des humanités
socio-historiques
occidentales qui mène des sociétés
holistes aux
sociétés contemporaines. Autant je raconte mon
histoire,
autant je la déconstruis, la recompose, la questionne
réflexivement, la resignifie, la modifie de sens. Comment
donner
à ce processus toujours inachevé et toujours
ouvert
à une possible reprise, une fin? Une fin qui offrira, nous
le
verrons plus loin, une finalité. D'ailleurs n'est-ce pas par
l'apparition du mot fin qu'écrits et films prennent sens? Si
nous déplacions de quelques paragraphes, de quelques minutes
la
fin d'une histoire, celle-ci serait-elle identique dans les deux cas?
Dès lors, c'est bien par son recueil que le parcours de vie
est
mis en sens réflexif, ressaisi dans la complexité
articulée de ses multiples dimensions au sein d'une unique
vision. C'est bien par son écriture, sa mise en
scène
qu'un auteur ou un scénariste offrira une
représentation
particulière de l'histoire qu'il aura écrite ou
qu'on lui
aura confiée. Le recueil et la fin choisie d'un parcours de
vie
sont alors un déplacement autour de soi. De la distance et
du
lieu d'où celle-ci opère naît un moment
de
désappropriation de soi qui a pour objectif de mieux nous
réapproprier, dans la reconnaissance de ce qu'on a fait de
nous.
Aussi n'est-il pas faux de penser que le récit de vie
véhicule une sorte de correctif holiste dans le cadre d'une
société « informe, attisée
» par le
vent d'une mémoire collective toute puissante. Les individus
s'y
trouvent de plus en plus laissés à
eux-mêmes, sans
repères, êtres flottants et vides, en
déshérence au même titre que les
mémoires
sans filiation qu'ils s'approprient inconsciemment.
La mémoire en déshérence constitue
l'objet de mes
recherches et de mes travaux. Appliquée au champ social, au
monde du travail, de la création artistique, du
développement local, de la psychanalyse cette
théorie
déplace sans déranger, elle éclaircit
sans
aveugler, s'affronte sans s'opposer et offre la chance de ne pas se
résoudre à cette proposition: "Demain
décourage
aujourd'hui car il connaît hier".
Je vous souhaite la bienvenue sur ce site.
Il me sera agréable de recevoir vos contributions comtebenoit@sociocom.org
Benoît COMTE Sociologue