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Sociologie des organisations

Le système d'action concret
La zone d'incertitude
Le pouvoir

Le système d'action concret

Le concept de Système d'Action Concret tient une place centrale dans l'analyse stratégique. La raison en vient de la définition que l'on s'est donnée de l'organisation, celle d'un construit humain ou d'un ensemble humain structuré. Cet ensemble, composé de membres qui y développement des stratégies particulières, qui les structurent dans un ensemble de relations régulières, soumises aux contraintes changeantes de l'environnement, est donc lui-même en mouvement permanent. Il se donne de nouveaux objectifs, change les anciens, recrute du personnel, en licence, etc. Il a donc besoin d'justements permanents. Ceux-ci se font, non d'abord par le biais de l'organisation formelle, mais par celui des relations entre les membres cherchant à reconstruire l'ensemble mis ainsi en mouvement. Mais l'organisation ne réagit pas comme un corps humain : il n'y a jamais d'ajusteemnts"naturels". Ceux-ci sont construits. L'ensemble de ce construit en ajustement permanent constitue le système d'action concret.

1-. L'acteur et le système

Précision d'abord l'équilibre délicat existant entre l'analyse par l'acteur et l'analyse par le système, entre le raisonnement stratégique et l'analyse par le système, entre le raisonnement stratégique et le raisonnement systémique. Ce sont bien des acteurs, relativement libres et autonomes, qui créent un système. Il le font fonctionner à travers un réseau de relations où ils négocient, échangent, prennent des décisions. Le concept de système d'action concret ajoute à l'idée de réseau le fait que ce réseau fonctionnen selon un modèle particulier qui permet aux acteurs de résoudre les problèmes concrets qui permet aux acterus de résoudre les problèmes de la vie de l'organisation selon des relations habituelles. Celles-ci sont créées, maintenues, entretenues en fonction des intérêts des individus, des contraintes de l'environnement et donc des solutions proposées par les acteurs.
Prenons ici l'exemple de l'OS qui fait de petits réglages sur sa machine, réglages qui, selon la définition des fonctions, relèvent du travail du régleur. L'OS le fait pour plusieurs raisons : mieux connaître sa machine, se l'approprier, avoir une vraie responsabilité, se conformer à la norme du groupe qui dévalorise l'ouvrier incapable de faire ses réglages, pouvoir se débrouiller en l'absence du régleur, arriver donc à faire sa production malgré des aléas imprévisibles, se faire bien voir du régleur, du chef d'équipe, mais en même temps avoir un certain pouvoir sur eux, etc. Finalement, la liste de ces objectifs, qui pourait être allongée à l'infini, n'a pas une importance majeure. D'une certaines manière, ils se ramènent, pour l'OS, à gagner un certain pouvoir sur le groupe de travail, le régleur et le chef d'équipe. Il a un comportement stratégique. De son côté, lerégleur, acceptant de faire faire les réglages, le fait également pour beaucoup de raison : faire faire par d'autres les petits réglages qui l'intéressent peu, se reposer (éventuellement), être disponible dans le cas des réglages longs et difficiles sur certaines machines complexes, avoir du temps disponible pour se perfectionner en allant voir d'autres machines plus performantes dans d'autres parties de l'usine. On vient d'énumérer ses objectifs, et il pourrait, comme l'OS, en avoir beaucoup d'autres. On peut également proposer une liste des raisons pour lesquelles le chef d'équipe, responsable hiérarchique de l'OS et du régleur, tolère ces comportements : donner des responsabilités à l'OS, en pas mécontenter le régleur, obtenir un fonctionnement satisfaisant parce que la machine de l'OS est réglée et parce que le régleur peut se consacrer à de longs réglages sans être dérangé, etc. Là aussi, ce sont ses objectifs qui sont énumérés. On notera au passage que ces objectifs sont conjointement des objectifs personnels et une manière de résoudre les problèmes concrets posés par les aléas du travail quotidien.
Ces trois acteurs ont bâti un système concret d'action. Ce système (l'OS se débrouille et ne fait appel au régleur que pour les gros problèmes) et celui grâce auquel la production sort sans trop d'aléas. Leur entente pour résoudre ces questions pratiques se fait selon un mode le plus souvent informel, sur une acceptation de positions et de comportements réciproques? A ce stade, on est dans le domaine du système, non dans celui de l'acteur.
Crozier et Friedberg notent que, s'il fallait modifier la situation, il serait absurde de se lancer dans une recherche du coupable. Supposons que les réglages ne soient pass très bons et que la qualité de la pièce en souffre, donc celle du produit. Le supérieur hiérarchique doit intervenir, mais comment ? Il aurait tort de vouloir modifier a situation en s'attaquant d'abord aux personnes. Il devra peut-être le faire, mais après avoir compris les raisons d'existence du système comme, par exmple, les impondérables de la fabrication qui demandent, pour être résolus, une certaine improvisation des acteurs sur le terrain. Mais le chef n'aboutirait qu'à décourager les individus et à dérégler le système s'il réprimandait l'OS qui s'occupe de ce qui ne le regarde pas, le régleur qui ne fait pas son travail, le chef d'équipe qui ferme les yeux sur tout cela. Ce qui, en général, se fait dans les entreprises où l'accent est mis sur le fait, pourl'individu, d'assumer ses responsabilités, donc sur la recherche du coupable, côté responsable. Or le chef hiérarchique doit faire d'abord une nalyse stratégique (quels acteurs ?) et une analyse systémique (pour quelles raisons ce système ?). Faute de quoi il jouera au Gribouille, se mettra tout le monde à dos et empêchera son atelier de fonctionner normalement.

2-.  La théorie générale des sytèmes

Ce dernier exemple et l'hypothèse sur le comportement du chef hiérarchique (réprimender les personnes) montrent à quel point l'idée même de système d'action concret est mal acceptée. Face à une dysfonction, le réflexe de la plupart des supérieurs est la recherche du coupagle. Lorsqu'ils croient l'avoir trouvé, ils le blâment ou le remplacent, modifient quelquefois l'organigramme et emnsent le problème résolu. Or il l'est rarement par cette méthode, qui se réduit finalement à un changement de personnes. Celui-ci peut s'avérer nécessaire, mais seulement après avoir compris à quelle logique d'action répondaient ces comportements et dans quel système ils s'inscrivaient. Pour ces raisons, la notion de systèmes d'action paraît fondamentale.
Il faut toutefois la définir avec rigueur et, pour le faire, la situer dans la théorie des systèmes. On verra apparaître des différences importantes, le concept de système d'action concret s'intégrant et s'opposant à celui de système, à la fois parce qu'il ne s'agit pas d'organiscisme et pas seulement non plus d'interdépendance.
Au fondement de la théorie des systèmes, on trouve l'intuition suivante :"il est aussi important d'identifier l'ensemble, la totalité des éléments et les relations entre les éléments que d'analyser indépendamment les attributs de chacun d'eux". Cette intuition est féconde au sens où elle permet d'éliminer des approches factuelles, mettant l'accent sur tel aspects du fonctionnement, ou des contraintes, ou des approches s'intéressant plus aux personnes qu'à leurs relations conçues comme système.

Il semble cependant impossible de parler de théories des systèmes sans évoquer le modèle de l'organisme. C'est une démarche fréquemment suivie dans les exposés classiques, même s'il s'y introduit la nuance de systèmes ouverts. Pour reprendre l'expression d'Heri Mendras :"Les vues organiscistes et fonctionnalistes demeurent une des tentations contre lesquelles le sociologue moderne doit toutjours se défendre". On ajouterait volontiers ici qu'il doit aussi lutter contre celle de l'esprit de système...
Quoi qu'il en soit, tout organisme est généralement décrit dans un schéma où l'on trouve :
    - un apport de ressources, souvent appelé input;
    - un processus de transformation, throughtput;
    - la fourniteur d'un produit, ouput.
L'image du système demeure malheureusement imprégnée de ce schéma évoquant l'organisme, au sens où ce dernier possède la qualité de tout indivisible.

De son côté, le système proprement dit se définit à partir de la notion d'interdépendance, ce qui est aussi une qualité attribuée à l'oganisme. Un système, c'est un"ensemble d'éléments interdépendants, c'est-à-dire liés entre eux par des relations telles que. si l'une est modifiée. les autres le sont aussi et que. par conséquent, tout l'ensemble est transformé." Cette définition classique repose sur les deux concepts d'interdépendance et de totalité, ce qui la rend proche de l'organisme. La différence entre organisme et système réside dans la finalité des réactions de l'un et l'autre face au changement. Dans le cas de l'organisme, toute réaction à une modification est destinée à rétablir l'équilibre menacé par le changement : il y a un état idéal vers lequel il faut toujours revenir. Dans le cas du système, le sens du changement est censé être ignoré, même si finalement l'idéal implicitement visé est celui de l'équilibre.
Si l'on peut théoriquement distinguer organisme et système à partir de leur finalité , les modèles retenus habituellement pour parler de système réintroduisent la confusion. Ces trois ou quatre modèles sont le biologique, le naturel, le mécanique et le mathématique. Le modèle biologique est celui du corps humain ; celui-ci doit toujours se maintenir le plus possible en état d'équilibre, de " bonne" santé, c'est-à-dire où toutes ses parties doivent recevoir ce qui leur est nécessaire pour fonctionner et faire fonctionner les autres éléments. Les découvertes récentes les plus intéressantes sans doute dans le domaine médical concernent par exemple la production des anticorps, moyens sécrétés par l'organisme pour protéger certains organes et permettre à l'ensemble de fonctionner. Et l'on sait que ce n'est même pas forcément l'organe attaqué qui va produire ces anticorps, mais d'autres organes. Il y a interdépendance à l'intérieur d'un système où tous les éléments, même les plus infimes, concourent de toutes leurs capacités à revenir à un état de santé. Dans celui-ci, tous les organes accomplissent leur travail pour eux-mêmes et pour l'ensemble. Le modèle naturel a été souvent donné par les historiens et les géographes. Le Roy Ladurie, par exemple,  montre, au XVIe siècle, un système en équilibre. La hausse de la natalité, et donc du nombre de fils de paysans héritiers de terres, entraînait un morcellement de celles-ci, du coup un appauvrissement des ressources, entraînant à son tour un recul démographique  6.On est dans un système humain qui s'autorégule. Les contraintes de l'environnement sont ici considérées comme stables, le système est fermé.

Le modèle mécanique classique est celui de la chaudière, du radiateur et du thermostat. Là, les variations de température, venues de l'extérieur, agissent sur le thermostat, qui déclenche la chaudière, augmente la température de l'eau envoyée dans le radiateur, chauffe la pièce, et à nouveau le thermostat arrête la chaudière jusqu'à ce qu'à nouveau la température extérieure agisse sur le thermostat, etc. On est ici en présence d'une correspondance rigoureuse entre différents éléments programmés en fonction d'une seule dimension - la variation de température - et maintenus en état de parfaite indépendance.
Le modèle mathématique peut être présenté sous la forme suivante :"Considérons un système soluble de n équations à n inconnues. Si on modifie la valeur d'un quelconque des coefficients, la valeur de toutes les inconnues sera, en règle générale, affectée. Si on élimine une des inconnues, le système deviendra insoluble. Si on ajoute une inconnue, le système aura une infinité de solutions". Il y a système au sens de l'interdépendance :toute modification d'un élément entraîne la modification de tous les autres, le système pouvant aller jusqu'à l'impossibilité de fonctionner. Mais l'hypothèse du changement possible de tous les éléments, de la disparition de certains et de la multiplication d'autres. de leur variation quasi infinie, rend ce modèle différent de ceux qui l'ont précédé, même s'il leur reste semblable au sens de l'interdépendance.

Les trois premiers modèles renvoient à un modèle homéostatique où l'équilibre à atteindre est programmé à l'avance (par l'organisme lui-même, par les contraintes de l'environnement, par l'utilisateur), C'est un modèle de survie, donc nécessaire, où le changement intervient de manière automatique, par adaptation soit aux besoins, soit à une contrainte programmée à l'avance. Ce modèle ne peut être conforme à celui des organisations car il détourne de l'intention humaine.

Seul le quatrième modèle, dans la mesure où il allie l'interdépendance à une grande indétermination, peut servir à comprendre l'organisation. Il s'en éloigne cependant au sens où il n'introduit aucunement l'interaction, La différence entre interdépendance et interaction se situe sans doute au niveau du domaine englobé. Il y a interaction entre deux acteurs lorsqu'ils sont ou se sentent liés par des fonctions complémentaires. Il y a interdépendance de ces acteurs à l'intérieur d'un contexte global. Mais, dans l'interaction, un des acteurs peut cesser de se sentir complémentaire de l'autre, tandis que dans l'organisation ils doivent le demeurer. Le service commercial et le service production d'une entreprise sont toujours interdépendants. S'il y a conflit aigu, ils peuvent réduire leurs interactions, voire les faire cesser en faisant transiter leurs relations par la direction générale. Ils restent interdépendants, mais, cessant concrètement de communiquer et de répondre aux attentes les uns des autres, leur interaction se vide.

L'analyse stratégique a pour objet de débusquer les cas où, tout en restant interdépendants, les acteurs ne sont plus en interaction. Elle se différencie de l'analyse système au sens où, dans cette dernière, l'interdépendance est implicitement traitée en termes de nécessité et de besoins aboutissant toujours à une interaction. C'est en ce sens que son usage est dangereux car elle repose sur une hypothèse finalement optimiste. Elle dit que les acteurs doivent nécessairement se rencontrer, qu'ils finiront par le faire et par ajuster cette rencontre, Mais elle ne dit pas que cet ajustement peut être tel qu'il vide de sens la rencontre au point même de faire mourir l'organisation. On ne répétera jamais assez que, lorsque des entreprises disparaissent en raison des contraintes qui pèsent sur elles. ces échéances mortelles ne sont pas des données incontournables : ce sont les membres de l'entreprise qui n'ont pas su s'organiser pour les contourner. Déposer son bilan en invoquant le marché est une tromperie partielle : les membres de l'entreprise n'ont pas pu s'organiser pour survivre. C'est leur organisation qui est coupable. non le marché.

3-. L'acteur crée le système

Toute organisation est composée d'acteurs structurant leurs relations dans un modèle aussi interactif qu'interdépendant, si elle veut"bien"fonctionner, La manière dont cet ensemble humain structure ses relations sera appelée système d'action concret, voire sous-système d- action concret. T l s'agit donc de la manière dont les acteurs organisent leur système de relations pour résoudre les problèmes concrets posés par le fonctionnement de l'organisation. Ils le font en fonction de leurs objectifs, qui sont toujours un compromis entre leurs propres buts et ceux de l'organisation.
Le système d'action concret recouvre alors deux réalités : le système de régularisation des relations et le système des alliances et de leurs contraintes. Même si elles peuvent se recouvrir, ces, réalités gagnent à être distinguées.
Par système de régulation des relations, on entend les règles de relations que se donnent les acteurs pour résoudre les problèmes quotidiens de l'organisation. Par exemple, si une panne se produit sur une machine, que fait l'ouvrier de production ? Il avertit son camarade le plus proche, le régleur, le chef d'équipe, le service entretien, ou le chef d'équipe de l'entretien, ou tel collègue, Quelle est la marche à suivre officielle s'il y en a une et laquelle est effectivement suivie De son côté, que fait l'ouvrier d'entretien ? En particulier, pour ces enjeux que constituent la durée et la qualité de la réparation, qui décide, qui contrôle, etc. ? Autre exemple : dans un domaine différent comme celui de la préparation annuelle du budget d'une agence commerciale, qui va voir qui et comment ces salariés organisent-ils les premiers éléments de la préparation. éléments qui vont donner la forme du reste ? Même s'il est prévu que les directeurs d'agence doivent présenter à une date fixée, sous une forme déterminée, un document au directeur financier, ils ont tout intérêt à savoir ce qui parait important aux yeux de ce directeur, comment le combiner à ce qui leur paraît important à eux qui ont forcément une vision différente des choses, etc. Pour obtenir ce résultat, ils construiront un système de relations entre eux avec certains cadres du siège, etc. Ce système leur permet concrètement d'agir, de résoudre le problème difficile et important de la présentation des budgets, sur lequel ils ont une opinion fondée sur leur expérience. Ils ont à avoir des relations et les organisent d'une manière qui fait système. Cette régulation des relations n'est pas tirée du paradigme durkheimien des contraintes normatives ou parsonien des valeurs. Comme le fait judicieusement remarquer J D. Reynaud, ce type de régulation est plutôt à chercher du côté contractuel sur"le réalisme de la concession réciproque, et sur une part de contrainte. Les rapports les plus courants sont des rapports de méfiance, de tolérance ou de respect. penchant à des degrés divers vers l'un ou vers l'autre, mais tenant toujours compte des pouvoirs de l'autre. Le consensus existe bien : mais il est surtout la conscience que le compromis atteint est à peu près ce qu'on peut attendre raisonnablement  8".
Le deuxième élément du système d'action concret est constitué par les. alliances entre acteurs. On a vu que ceux-ci organisaient leurs rencontres à travers un système de relations. Or, dans ce système, les perspectives nécessairement différentes des uns et des autres les amèneront à s'opposer aux uns et donc à s'allier aux autres. Non seulement on ira voir telle ou telle personne, mais encore on s'alliera à elle, c'est-à-dire que, sans prendre d'engagement officiel, tel acteur pour telle action saura qu'il peut compter sur l'appui de tel autre acteur. Il ne s'agit pas d'engagements définitifs non plus : il ne saurait y en avoir dans un domaine aussi fluctuant et aussi compliqué que celui du fonctionnement d'une organisation. Mais chacun sait bien sur qui il peut compter lorsque tel type d'action se déroule.
Par exemple, si le membre d'un groupe est menacé par le membre d'un groupe rival, il sait bien qu'il peut compter sur le soutien des membres de son groupe. Il sait même généralement avec beaucoup de précision jusqu'où il peut compter sur cette alliance, dans quelles conditions il peut la requérir et quelles limites il ne doit pas franchir.

Autre exemple. Lors d'une de nos enquêtes, nous avons rencontré, dans une entreprise de 3 000 salariés environ, le responsable du service informatique. Il avait été embauché trois ou quatre ans plutôt pour informatiser la paye Ce démarrage de l'informatique est classique et ce petit service dépendait de la direction administrative. Puis le responsable, désireux de développer l'informatique, avait pris contact avec les autres directions de l'entreprise ( production, commerciale, financière, recherche, marketing récemment) et leur avait montré les avantages qu'ils pourraient tirer d'applications informatiques. Puis, à ce stade, il avait laissé venir les demandes, qui n'avaient pas tardé à lui être adressées. Soucieux de répondre à ces demandes mais de ne pas échouer dans leur mise en oeuvre, il s'était tout à fait officieusement créé un réseau de"correspondants"(c'est le nom qu'il leur donnait lui-même) qui, placés à un bon poste d'observation de chaque direction, le renseignaient à chaque action. Les renseignements portaient sur le sérieux et l'intérêt de la demande (faite au niveau des directeurs), sur les chances de sa réalisation, sur les personnes ou les services susceptibles d'être des alliés, des ennemis, ou de demeurer neutres."Ma réussite et celle des applications informatiques dépendent de ce type de stratégies", nous avait il confié. Naturellement, les services ainsi rendus étaient payés de retour, le moindre n'étant pas de mettre les"correspondants "dans le coup de l'informatisation avant tout le monde.

Dernier exemple enfin qui montrera, dans un autre domaine, l'intérêt du système d'alliance. Lorsque, à la Régie Renault, il s'est agi, au début des années soixante-dix, de construire la nouvelle usine de Douai, deux conceptions s'affrontaient : une prônait la chaîne, l'autre les modules. Depuis les débuts de la rationalisation taylorienne, on avait cru que la meilleure manière d'organiser le montage dans une usine automobile était la chaîne. C'est toujours ainsi que l'on avait procédé et le dernier exemple était l'usine de Flins. Le montage était réalisé sur deux chaînes de montage parallèles, longues chacune de 500 mètres. Il fallut de graves conflits sociaux, un absentéisme allant jusqu'à 30 % voire 50 % dans les ateliers, une qualité qui se dégradait de jour en jour pour que ce modèle soit remis en question. Dans le même temps et pour les mêmes raisons, Volvo, dans son usine de Kalmar lançait un modèle de construction en modules qui connut un grand succès de curiosité pour sa nouveauté technico-organisationnelle et parce qu'il accompagnait une réussite commerciale, Naturellement, la matérialisation chaîne ou modules entraînait une conception différente de l'organisation, un système de commandement, de communication, d'attentes et de rétribution assez contradictoire. On sait aujourd'hui que la direction générale se divisa en deux groupes de poids à peu près égal, chacun essayant de gagner à sa cause les membres de l'autre groupe. Le débat dura assez longtemps pour que, sur cette action, se cherchent et se créent de nombreuses alliances. On peut ajouter que, si le choix du module l'emporta, même s'il connut bien des avatars par la suite, celui-ci ne représente pas une solution définitive. Il connut, comme en Suède, beaucoup de difficultés. On en conclura que tout choix organisationnel est contingent, lié à un ensemble de facteurs qui interagissent différemment selon les situations et que les acteurs prennent aussi différemment en compte. Le système des alliances est nécessaire parce que l'entreprise est affrontée à une somme très importante d'incertitudes, que les solutions ne sont jamais évidentes et que les acteurs s'affrontent à leur sujet. Le système d'alliances diffère du système de régulation des relations en ce sens que le premier est généralement provisoire et qu'il porte sur des actions particulières. Le second est plus durable, il organise des relations stables et régulières. En ce sens, la définition que donnent Crozier et Friedberg du système d'action concret porte davantage sur le système de régulation. Ils écrivent en effet qu'un système d'action concret peut être défini comme"un ensemble humain structuré qui coordonne les actions de ses participants par des mécanismes de jeux relativement stables et qui maintient sa structure, c'est-à-dire la stabilité de ses jeux et le rapports entre ceux-ci, par des mécanismes de régulation qui constituent d'autres jeux. Ils insistent aussi sur 1a non-gratuité de ces jeux comme de ces alliances : ce sont les contraintes de l'organisation qui constituent le point de passage obligé des relations de pouvoir, donc du système des relations et, plus généralement, des systèmes d'action concrets.

La zone d'incertitude

Toute organisation est soumise à des multitudes d'incertitudes, Les plus visibles sont les turbulences qui viennent de l'environnement comme par exemple le changement des techniques de production ou de communication, l'évolution des marchés, le recrutement de nouveau membres, etc. Ces incertitudes fortes ne sont toutefois à prendre en compte que comme des contraintes que le acteurs vont intégrer dans leur jeu. Elles ne peuvent en aucun cas être prises comme des données que les acteurs devraient passivement subir. Toute incertitude de ce type doit être regardée comme un élément qui sera intégré par les acteurs dans les stratégies de l'organisation. C'est le refus de cette intégration ou un mauvais calcul à son égard qui peuvent faire couler l'entreprise-organisation, non l'incertitude elle-même.
Tout système connaît donc des incertitudes, mai aucune ne contraint l'organisation de manière mécanique Toutes rentrent dans le jeu des acteurs dont elles renforcent ou diminuent l'autonomie et par là le pouvoir L'incertitude se situe donc toujours en relation au pouvoir. Dans l'analyse stratégique, l'incertitude est définie par rapport au renforcement du jeu de l'acteur, c'est-à-dire comme une autonomie. Celle-ci peut s'inscrire dans un cadre formel : un responsable hiérarchique dispose de pouvoirs formels dans la mesure où il a l'attribut de la décision ultime. Il peut, par exemple, engager la société à laquelle il appartient parce qu'il a reçu délégation de signature pour certains actes. A ce niveau, il possède donc une autonomie de décision. Même s'il doit, par la suite, rendre compte de l'usage fait de cette autonomie, celle-ci n'en existe pas moins. L'autonomie peut aussi être contenue implicitement dans la définition de la fonction : l'ouvrier a la charge de faire marcher une machine. Il dispose d'une certaine marge d'autonomie pour le faire, ou il s'en empare  9. Dans le premier cas, le pouvoir formel est lié au statut. Dans le second, il l'est au poste de travail, donc plus à la compétence de l'ouvrier qu'à son statut ; si les réglages sont mauvais, le régleur fera le travail à la place de l'ouvrier.
Ces deux exemples illustrent le poids de l'incertitude dans toute situation organisationnelle en s'appuyant sur l'autonomie de l'acteur et la possibilité pour lui de faire des choix. Ce point est capital. Si, en effet, il est récusé, l'analyse stratégique l'est aussi. Or une certaine expérience pédagogique montre que cette évidence possibilité des choix ne l'est pas pour tout le monde. Non plus pour des jeunes, débutant dans la vie active et qui sont avant tout sensibles au poids des contraintes et des hiérarchies pesant sur eux. Ils ne cessent d'affirmer qu'ils ne sont pas libres, qu'ils doivent faire ce qu'on leur demande sans pouvoir s'en écarter, même lorsqu'ils débutent avec un bon diplôme les plaçant dans une situation hiérarchique non négligeable en début de carrière.

L'autonomie de l'acteur est également souvent niée par ceux qui, en bas de l'échelle hiérarchique, font un travail déqualifié, sans beaucoup d'autonomie. Affirmer quel'OS des entreprises industrielles possède une autonomie dont il se sert, c'est se faire souvent qualifier au mieux de doux rêveur, au pire de falsificateur cherchant à peindre en couleurs joyeuses le bagne de l'OS. Car il y serait libre. Loin de nous l'idée de représenter le travail non qualifié, travail à la chaîne ou autre, sous un aspect serein et non aliénant. Mais enfin, si l'expression de"travail enchaîné"fait choc et rappelle, à juste titre, la réalité d'un travail déqualifié et ses contraintes, il serait tout aussi faux de passer sous silence les espaces de liberté que conquièrent en permanence les OS. L'appropriation du travail, faut-il le rappeler, a été observée par tous les témoins et observateurs au point que l'existence d'une qualification réelle du monde des OS commence à être reconnue. Il ne s'agit pas seulement de tours de main qui permettent d'exécuter mieux ou plus rapidement des opérations étudiées très rigoureusement et sérieusement par les bureaux des méthodes. Ceux-ci, même en faisant le plus consciencieusement leur travail de préparation, laissent toujours des domaines mal définis où s'engouffre l'initiative des OS. Les tours de main permettent d'aller plus vite et avec plus de précision. La qualification réelle mais non formellement reconnue des OS s'exerce aussi à travers des réglages de machine, par exemple, confiés de facto aux exécutants, ou par des"régulations","procédures d'ajustement"nécessaires parce qu'il y a toujours une variabilité des conditions de l'exécution du travail. Toute situation organisationnelle, quelle qu'elle soit, contient toujours une marge d'incertitude sur laquelle l'analyse stratégique braque le projecteur.

Elle le fait parce que la maîtrise de cette incertitude confère un pouvoir à celui qui la détient. L'OS à qui le régleur, suroccupé à certains moments de la journée, a confié de petits réglages non prévus dans la fonction peur refuser de les faire. Ce refus gêne le régleur. Pour obtenir les avantages qu'il peut souhaiter de la part de ce dernier l'OS a donc intérêt à faire les réglages, puis à laisser entendre qu'il pourrait à certains moments refuser de les faire. Ce jeu classique, traditionnel, donne un pouvoir certain à l'OS, qui s'en servira vis-à-vis du régleur, voire vis-à-vis du chef d'équipe qui, le plus souvent au courant, laisse faire ces ajustements nécessaires. Il faut insister sur la nécessité de ces jeux. Aucun responsable n'ignore que son service marche grâce à ces ajustements, on pourrait écrire ne marche que grâce à eux. Toute organisation, même celle où les fonctions sont définies avec le plus de précision, les connaît aussi. La ressource du pouvoir est donc cette marge de liberté des individus ou des groupes les uns vis-à-vis des autres. Concrètement, elle réside dans la possibilité qu'à l'individu de refuser ou de négocier ce que l'autre lui demande, ou de chercher à obtenir quelque chose de lui, ou encore de lui faire payer cher cette demande Or cette possibilité existe dans la mesure où l'un a réussi à se préserver une zone que l'autre ne maîtrise pas et où le premier peut rendre son comportement imprévisible.

Il ne suffit pas, en effet, de jouir d'une autonomie pour posséder du pouvoir. Encore faut-il que l'usage de cette autonomie ne soit pas prévisible. Il ne suffit pas que l'OS sache faire et fasse effectivement de petits réglages. Si le chef d'équipe peut prévoir à quel moment l'OS va refuser de les faire, il peut mettre en place un dispositif pour pallier ce refus. Le premier n'aura du pouvoir que s'il parvient à ne pas laisser savoir le moment de son refus. Il a tout intérêt à le rendre imprévisible. L'incertitude réside alors dans l'imprévisibilité du comportement.

Mais l'imprévisibilité ne dépend pas seulement de la capacité des acteurs à cacher leur jeu. Cela est particulièrement vrai dans le cadre d'une organisation bureaucratique, où les jeux des acteurs paraissent figés par la précision des règles. Là, chacun cherche à obtenir du pouvoir en se créant une zone d'incertitude, comme le font, par exemple, les ouvriers d'entretien du Monopole industriel, qui s'arrangent pour être les seuls experts capables d'analyser une panne, excluant les agents de maîtrise de cette capacité d'expertise (cf. infra le cas du Monopole industriel).

L'analyse stratégique ne se contente cependant pas de rendre compte du fonctionnement interne d'une organisation. Elle étudie aussi l'incertitude - et le jeu du pouvoir - comme ayant sa source dans l'environnement. Toute organisation, et particulièrement l'entreprise, est soumise aux contraintes de l'environnement et sans doute particulièrement aux fluctuations de celui-ci. A certains égards, on peut affirmer qu'elle en est dépendante. Tout un courant de recherches connu sous le nom de"théorie de la contingence structurelle"s'est efforcé d'analyser le poids de ces contraintes sur l'entreprise et de définir le meilleur type d'organisation permettant de faire face aux fluctuations. Un des ouvrages les plus connus du milieu des organisateurs en France mettait l'accent sur l'adaptation nécessaire des structures de l'entreprise, faute de quoi celle-ci risque de disparaître.

Il est clair que l'incertitude ne réside pas seulement dans le fonctionnement interne de l'entreprise, mais tout autant, et peut être beaucoup plus, dans les contraintes de l'environnement. Le nombre de faillites d'entreprises enregistré en France ces dernières années en paraît une preuve indéracinable. Que ces contraintes soient d'ordre économique, social, politique, ou qu'elles viennent de toute autre source n'y change rien. Le poids de l'environnement est une source d'incertitude majeure.
Faut-il cependant conclure de cette évidence à l'absence de liberté des acteurs de l'entreprise quant à leurs choix possibles ? Toute une littérature et un certain discours tendraient à cette conclusion."L'entreprise n'a pas le choix", "les contraintes nous imposent."laissent entendre qu'il existe un déterminisme des choix et que l'entrepreneur ou des directeurs sont contraints de choisir. Cette manière de voir est fausse parce qu'excessive. Que les modifications des technologies, l'évolution de la concurrence nationale ou internationale, les problèmes monétaires, etc., posent des questions qu'aucune entreprise ne peut éviter, cela, encore une fois, est une évidence. Mais la question n'est pas là. Elle est de savoir si ces questions imposent une réponse d'un seul type.

Retourner la question sous cette forme, qui est la seule véritable formulation, entraîne une réponse elle aussi évidente. Il n'y a pas de contrainte technique ni économique qui dicte une décision unique de la part de l'entreprise. Celle-ci a toujours des choix possibles à la fois dans son insertion sur le marché et dans sa propre organisation. Si le développement de l'informatique et de la robotique, par exemple, semble une nécessité aujourd'hui inéluctable pour les entreprises qui entrent dans leur champ d'application, les questions concrètes posées par l'achat du matériel, le moment de cet achat, les lieux où l'introduire d'abord, etc., d'une part, celles encore plus importantes de son retentissement dans l'organisation, à savoir la formation des salariés, la modification de l'organigramme, du système hiérarchique, des communications, des horaires de travail, etc., d'autre part, ne sont pas résolues pour autant. Or la réponse à ces questions déterminera la réussite ou l'échec de l'implantation des nouvelles technologies. Le problème n'est pas d'acheter plus ou moins de robots et d'ordinateurs. Il est beaucoup plus de savoir s'en servir mieux que les autres pour fabriquer des produits plus concurrentiels. Un bon usage permettra de produire mieux, de vendre plus, de racheter d'autres robots, etc. Or aucune technologie ni aucune pression de l'environnement n'impose à l'organisation une adaptation simple au sens où il n'y aurait qu'une seule solution possible pour y faire face.

On verra plus bas, lorsqu'on abordera la question de la culture des groupes humains, qu'il existe, par exemple, des modèles nationaux différenciés. Il faudra essayer d'en comprendre les raisons et de se demander si ces modèles Sont exportables, comme certaines modes tenteraient de le faire croire, Mais ici il faut relever une confusion de catégorie qui fait le lit du raisonnement déterministe. Celui-ci a tendance à confondre interaction et interdépendance. Qu'il y ait interaction entre l'entreprise et son environnement, cela est encore une fois évident, Cela signifie simplement que, lorsque l'environnement change, ce changement affecte l'entreprise au point que celle-ci doit modifier son comportement, Réciproquement d'ailleurs, une entreprise peut modifier l'environnement économique et social en modifiant ses produits. Il y a interaction entre les deux. On ajoute souvent qu'il y a interdépendance au sens où l'entreprise dépend de son environnement, Si un concurrent parvient à vendre notablement moins cher un produit semblable, l'entreprise peut disparaître. Elle dépend donc de ses concurrents. Y a-t-il pour autant dépendance des structures par rapport à cet environnement ? Ce qui a été dit plus haut montre que non. Il y a, par contre, sûrement, interaction. Celle-ci est limitée au fait que tout changement d'une partie doit faire intervenir un changement dans une autre partie. Sans dire sous quelle forme.

Interaction et interdépendance renvoient l'une et l'autre à la notion de système. Celle-ci est, avec le pouvoir et la zone d'incertitude, le troisième élément théorique de l'analyse stratégique.

Le pouvoir

Poser le problème du pouvoir comme le problème central d'une organisation (et non plus les besoins ou les motivations) est une petite révolution dans l'univers des représentations de l'entreprise, Longtemps, en effet, celle-ci a été montrée, en particulier par ceux qui y possédaient une responsabilité, comme un ensemble qui ne fonctionnait que sur un consensus. On voulait y voir l'image harmonieuse de membres d'une collectivité solidaire unissant leurs efforts pour lutter dans un univers dur, hostile, impitoyable et finissant par triompher grâce à leur union. Dans cette représentation idyllique, un peu"image d'Epinal", de l'entreprise, le jeu du pouvoir, les rivalités internes étaient passés pudiquement sous silence ou ignorés.
Sans nier la nécessité d'une unité, force est de reconnaître que les choses ne se passent pas d'une manière aussi harmonieuse, La vie quotidienne de toute organisation est constituée de conflits de pouvoir. Ceux-ci ne sont pas liés seulement à des ambitions personnelles, et, par principe, l'analyse stratégique s'interdit de porter des jugements moraux. On constate que des individus et des groupes, différents de par leur formation et leur fonction, ont des objectifs qui ne coïncident jamais exactement. Chacun a sa vision des moyens nécessaires pour assurer le fonctionnement de l'ensemble. Cette vision différente entraîne des stratégies pas toujours concordantes. Il y a conflit de pouvoir. Et ce conflit entraîne à son tour le besoin d'un pouvoir régulateur de ces conflits, Double nécessité d'un pouvoir.
On illustre facilement ce fait par le constat suivant. Chaque grande fonction de l'entreprise est occupée par des personnes qui ont reçu une formation différente et dont les objectifs sont en partie contradictoires. L'opposition entre l, objectif de la production sortir un produit de série, donc le plus homogène possible et l'objectif du commercial adapter chaque produit au goût du client, donc avoir des produits diversifiés est proverbiale. On rapporte à ce propos la phrase d'Henry Ford à ses agents commerciaux :"Demandez-moi n'importe quelle couleur de voiture, pourvu qu'elle soit noire."Toute analyse un peu approfondie d'entreprise révèle le même type de phénomènes. On y rencontre des conflits entre services qui prennent la forme de conflits de pouvoir : chacun cherche à influencer en faveur de la solution qui a sa préférence Ces conflits devront être arbitrés par l'équipe de direction ou le dirigeant, jouant ainsi un second jeu de pouvoir.
 

1-. Définition du pouvoir

Ces exemples vont nous permettre de donner du pouvoir une première définition très générale : le pouvoir est la capacité pour certains individus ou groupes d'agir sur d'autres individus ou groupes.
Cette définition a l'intérêt de mettre l'accent sur le caractère relationnel du pouvoir. C'est dire que celui-ci se présente comme une relation et non comme un attribut. Un attribut se définit comme "ce qui est propre, appartient particulièrement à un être, à une chose", selon le Petit Robert qui donne comme exemple : "le droit de grâce était un des attributs du droit divin". Cet attribut se définissait indépendamment de son exercice, en soi pourrait-on dire. Le définir comme une relation, c'est mettre l'accent sur le fait que le roi, se voyant reconnaître ou exerçant concrètement ce droit, est en relation avec ses sujets, objets potentiels ou en actes de ce droit. Avant même de gracier concrètement tel ou tel condamné, la possession du droit de grâce crée une relation particulière entre le roi et ses sujets, La critique violente de l'arbitraire royal portera, entre autres, sur la possession de ce droit, que les révolutionnaires tenteront de définir comme une relation entre le peuple souverain et le pouvoir auquel ce dernier peut déléguer momentanément certains droits.
L'idée de relation va au-delà de la délégation, Elle inclut l'idée de réciprocité, Celui qui détient le pouvoir le supérieur peut contraindre un inférieur à agir, mais celui-ci peut exécuter cette action de multiples manières. Il peut obéir avec zèle, ou en traînant les pieds, mettre l'accent sur tel aspect de sa mission plutôt que sur tel autre, C'est un fait d'expérience courante de constater que tel subordonné juge important tel aspect que son supérieur traite, au contraire, comme mineur. Il va "fignoler" une production, un rapport, alors que le supérieur souhaiterait que les choses aillent vite et que, dans ce cas, on produise plutôt de la"grosse cavalerie".

Si la pression du supérieur est alors plus forte, l'inférieur en profitera pour demander des choses qui lui tiennent à coeur et qu'il réclame depuis longtemps sans jamais arriver à les obtenir : davantage de moyens, la possibilité d'un accès à tel service, la mutation d'un membre de son équipe et/ou un recrutement nouveau, etc. La réciprocité inclut l'idée d'une pression possible de celui qui reçoit un ordre sur celui qui le donne. L'inférieur a même intérêt à savoir quelle importance est accordée par le supérieur à l'exécution de l'ordre en question. Plus cette exécution est un enjeu important pour le supérieur, plus l'inférieur pourra tenter d'obtenir les avantages qu'il demande depuis longtemps. Il se développe ainsi toute une stratégie de la connaissance des enjeux des supérieurs permettant aux inférieurs de mener leurs stratégies. Chacun essaie de savoir "ce qui est important pour le chef", parce qu'il est pour lui indispensable de pouvoir définir son comportement en conséquence. Il aligne son objectif sur ceux du chef et il peut alors faire pression de manière efficace.

Il ne peut le faire cependant que dans une certaine mesure, car la relation de pouvoir reste une relation déséquilibrée. Il est incontestable que le supérieur, sauf cas exceptionnels, a davantage de ressources que l'inférieur. On pense ici non seulement au pouvoir formel qui résulte de sa position hiérarchique, mais à sa meilleure maîtrise de l'information, à son système de relations, à ses capacités d'intervention, etc. Incontestablement, il possède davantage d'atouts.

On aboutit ainsi à une première définition du pouvoir : le pouvoir de A sur B est la capacité de A d'obtenir que B fasse quelque chose qu'il n 'aurait pas fait sans. l'intervention de A  13. Cette définition a l'avantage de montrer clairement la dépendance de B par rapport à A et le fait que A dispose de ressources supérieures à celles de B. Mais elle ne met pas en lumière la réciprocité possible de B par rapport à A. Et si B ne veut pas faire ce que veut A, ou réclame explicitement ou implicitement un prix trop élevé pour exécuter l'ordre ? Concrètement, les choses ne se passent pas vraiment comme le laisse entendre cette définition, qui a un aspect trop mécanique. Avant de donner un ordre tout supérieur s'assure ou a intérêt à s'assurer que son ordre sera exécuté. Faute de quoi, il risque ou une mauvaise exécution ou un affrontement, contre lequel il doit chercher à se garantir au préalable. Faute de quoi il prend le risque d'une épreuve de force qu'il faut prévoir, là aussi.

On en arrive donc, pour la rendre plus proche des faits, à modifier la définition du pouvoir de la manière suivante : le pouvoir de A sur B est la capacité de A d'obtenir que, dans sa relation avec B, les termes de l'échange lui soient favorables. Cette définition efface le caractère d'automatisme de la première. I1 n'est jamais vrai que le supérieur, par le seul fait qu'il soit supérieur, puisse obtenir ce qu'il veut. Il doit préparer le terrain, manoeuvrer, avoir un comportement stratégique pour y parvenir. Sa simple position hiérarchique ne suffit pas.

 2-. Les ressources du pouvoir : contrainte et légitimité

Le but recherché par A est donc de parvenir à faire faire à B ce que lui, A, désire. Comment y parvient-il c'est-à-dire, en termes d'analyse stratégique, de quelles ressources dispose-t-il ?
La première, celle qui se présente spontanément à l'esprit, est la ressource de la contrainte. Le supérieur dispose d'un ensemble de moyens de contrainte, physiques, matériels, administratifs, etc. Dans une organisation, et lors des situations les plus courantes, cette contrainte peut aller de l'exclusion et du licenciement à l'ordre intimé sur un ton sans réplique, en passant par toute la gamme des sanctions ou des menaces de sanctions prévues ou imaginables. Cette situation est celle où le supérieur utilise la force pour obtenir l'obéissance. De toute manière, "la référence, au moins hypothétique, à la force est constitutive de toute relation de pouvoir".
Il n'en résulte pas que tout rapport de pouvoir puisse être réduit à un rapport de forces. Cette expression est souvent utilisée pour décrire certaines relations dans l'entreprise, comme par exemple celles, antagonistes, entre une direction et des syndicalistes. Le rapport de forces est inclus dans la relation de pouvoir. Mais il ne signifie pas que la seconde se limite au premier. Paradoxalement, l'expression "rapport de forces" est employée alors que chacun des adversaires va recourir à d'autres moyens que la force pure pour aboutir à ses fins. Elle l'est, souvent par les syndicalistes pour laisser entendre que l'on est dans une situation antagoniste. Son usage permet de faire comprendre qu'il y a une opposition et que celui qu'emploie l'expression cherche à la radicaliser. Parler de rapport de forces, c'est pouvoir laisser entendre que l'or est dans une situation de lutte de classes. On passe à un vocabulaire de type militaire.
Or l'usage de ce vocabulaire ne veut pas dire que les adversaires auront recours à la force pure. Au contraire chacun va chercher à renforcer ses ressources du côté non violent avant d'arriver au stade ultime que représente l'usage de la force. Et la ressource antithétique de la force est ta légitimité. Celle-ci est, depuis Max  Weber, traditionnellement définie comme la capacité pour le détenteur du pouvoir de faire admettre ses décisions. Elle se situe donc du côté du dominé comme une adhésion ou au moins un acquiescement. Celui qui veut s'opposer au pou voir doit s'appuyer sur une légitimité qu'il dénie au pouvoir. Un mouvement révolutionnaire ne peut prendre corps que dans la mesure où la légitimité dont il se réclame est supérieure, dans l'esprit des dominés, à celle du pouvoir en place. La France, durant la Seconde Guerre mondiale, a connu une querelle de légitimité entre le gouvernement de Vichy et celui de Londres, puis d'Alger. S le premier était effectivement issu de la légalité, il est apparu de moins en moins légitime aux Français au fur et à mesure de l'évolution de la guerre. Réciproquement celui du général de Gaulle a vu grandir sa légitimité, non seulement d'ailleurs parce que la force apparaissait progressivement de son côté, mais aussi parce que la dépendance du gouvernement de Vichy par rapport aux forces allemandes et le statut de celles-ci faisaient adhérer dans une proportion de plus en plus grande la population française à son pouvoir.

Max  Weber a particulièrement développé l'analyse des sources de la légitimité. On a vu que, pour lui, le type de domination rationnelle est le seul qui permette à une société du modèle de la société industrielle de se développer. Non que ce type de domination soit absolument nouveau. La référence à une source de domination rationnelle a toujours existé dans beaucoup de sociétés et l'organisation des cités grecques ou celle de la République romaine en seraient de bons exemples. Mais la société industrielle a besoin de ce type à l'exclusion des autres parce qu'elle doit constamment légitimer un modèle de développement qui se veut rationnel. Elle ne fonctionne qu'en fondant sa légitimité dans un modèle de développement rationnel.

Bien qu'il soit toujours détenteur de contrainte, le supérieur n'y recourra que rarement. Dans beaucoup de situations, heureusement, il obtient obéissance à ses ordres par sa seule autorité car il a su légitimer l'exercice de son pouvoir. L'autorité, qui n'est pas seulement une catégorie du pouvoir car elle peut exister hors d'un statut de subordination, connote une relation de confiance. C'est le cas lorsqu'une personne émet un message que l'autre reçoit et auquel elle obtempère sans qu'il y ait subordination de l'une à l'autre. Lorsque c'est le cas, il y a relation d'autorité si celui qui exécute un ordre ou une mission le fait, non parce que l'émetteur dispose d'un pouvoir dans l'organisation, encore que cela puisse être le cas, mais parce qu'il a obtenu la confiance du récepteur. Bien entendu, il est souhaitable que pouvoir et autorité se recouvrent. Mais l'expérience quotidienne prouve que ce n'est pas toujours le cas.

3-. Les sources du pouvoir

Pour quelles raisons le supérieur obtient-il la confiance de ses subordonnés ? Pourquoi son pouvoir est-il reconnu légitime ? Poser ces questions revient à poser celle de la source du pouvoir dans les organisations. Michel Crozier et Erhard Friedberg en énumèrent quatre.
La première, la plus immédiatement perceptible, est,"celle qui tient à la possession d'une compétence ou d'une spécialisation fonctionnelle difficilement remplaçable. L'expert est le seul qui dispose du savoir-faire, des connaissances et de l'expérience du contexte qui lui permettent de résoudre certains problèmes cruciaux pour l'organisation. Sa position est donc bien meilleure dans la négociation aussi bien avec l'organisation qu'avec ses collègues. Du moment que de son intervention dépend la bonne marche d'une activité, d'un secteur, d'une fonction très importante pour l'organisation, il pourra la négocier comme des avantages ou des privilèges". Cette définition est apparemment claire et semble se suffire à elle-même. Celui qui est capable de"résoudre certains problèmes cruciaux"possède un certain pouvoir, sinon la réalité et la totalité du pouvoir. Elémentaire, mon cher Watson. Elle renvoie cependant à deux types de difficultés.
La première est de savoir ce que l'on entend par résolution des problèmes cruciaux. Le nombre d'experts, très compétents dans un domaine particulier mais incapables de saisir les répercussions de leur expertise sur l'ensemble des autres domaines, est considérable. L'univers de l'entreprise est rempli de projets mort-nés, ou, pire encore, qui ont mis longtemps à mourir (cf. infra le cas Secobat). Ces projets avaient été pourtant mis au point par des experts compétents. S'il s'agit d'introduire un système d'informatique de gestion dans une entreprise, le spécialiste de ce système aura un certain pouvoir. Quelle est sa mesure ? Ne vaudrait-il pas mieux dire que celui qui commande l'expert, tant que la pertinence de cette expertise est reconnue par l'ensemble de ses pairs, a du pouvoir ? Celui qui, ayant une situation institutionnelle de pouvoir et faisant appel à une nouvelle technologie après avoir convaincu ses pairs de la nécessité de son introduction, fait appel à un expert en lui faisant sentir sa dépendance, celui-là renforce considérablement son pouvoir. Il n'en est pas forcément de même de l'expert proprement dit. L'expertise confère du pouvoir si elle est liée à une situation stable et reconnue dans l'organisation. Plus que d'expertise, il convient donc de parler ici de compétence liée à un statut stable dans l'entreprise. De même, le chef ne doit pas être le plus compétent dans tous les domaines. Il doit l'être assez pour comprendre les langages, les objectifs et les stratégies de ses subordonnés et coordonner leur action. C'est là que réside sa principale compétence.
La seconde question posée par l'expertise concerne l'adhésion du groupe aux conclusions de l'expert. Celui-ci peut bien proposer de bonnes solutions. Si ceux qui sont chargés de les mettre en application ne les acceptent pas, elles resteront lettre morte. On est au coeur du problème de la rationalité webérienne et du scientisme taylorien. L'idéal de la domination rationnelle a tendance à s'incarner dans l'expertise, idéal relayé par le modèle de division du travail proposé par Taylor. La"science", objet de la vénération de notre société technique, est légitimée par toute sorte d'institutions, dont l'école et les spécialistes qu'elle produit. L'homme de science y parait comme celui que l'on ne peut contester. Or ses échecs sont liés à cette intouchabilité du savoir"Puisqu'il est le plus compétent, sa décision ne peut qu'être bonne."Une décision, en effet, n'a pas de sens seulement en elle-même, mais en liaison au groupe social auquel elle s'appliquera. Le pouvoir de l'expert est toujours un pouvoir dangereux. Les groupes dans l'entreprise le sentent bien qui le mettent en échec. Si elle est évidente, cette source de pouvoir est donc fragile.
La deuxième source concrète du pouvoir dans les organisations réside dans la maîtrise des relations avec l'environnement. Parce qu'elle s'insère mieux dans le tissu des relations habituelles qui font la vie de l'entreprise, cette source est plus importante et plus stable. Inutile d'insister sur l'importance des communications, sur le fait que l'information est du pouvoir parce qu'elle permet de mieux maîtriser les incertitudes devant affecter l'organisation. Celle-ci en effet reçoit des ressources de son environnement avec lequel elle échange en permanence. La force de celui qui maîtrise les relations avec l'environnement et les communique à l'entreprise vient de ce qu'il détient la connaissance des réseaux à la fois dans les deux domaines. C'est le fameux "marginal sécant" partie prenante dans plusieurs systèmes d'action en relation les uns avec les autres". Il peut, mieux que l'expert qui en est démuni, utiliser ses connaissances dans les deux milieux pour consolider et agrandir son pouvoir. Un acteur utilise, dans une organisation, les relations qu'il a avec une autre organisation à des fins parfaitement stratégiques.

La troisième source de pouvoir est proche de cette dernière. Il s'agit de la communication. Rien n'est sans doute, plus difficile à organiser qu'un bon réseau de communications. Une décision peut échouer non par la qualité de ceux qui l'ont préparée mais parce que leurs informations étaient préalablement insuffisantes ou que la décision a été mal transmise et donc l'exécution inadéquate. Tout individu a besoin d'informations et il dépend pour elles de ceux qui les détiennent. On sait bien que des conseillers informant à sens unique peuvent infléchir ou modifier une politique. Réciproquement, celui qui reçoit ces informations peut, à son tour, peser sur ses correspondants par celles qu'il transmet ou non. La communication d'informations a toujours une grande valeur stratégique. Elle s'effectue donc en fonction des objectifs des individus et de ceux qu'ils prêtent à leurs correspondants.

Dernière source de pouvoir répertoriée par nos auteurs : l'utilisation des règles organisationnelles. Les membres d'une organisation sont d'autant plus gagnants dans une relation de pouvoir qu'ils maîtrisent la connaissance des règles et savent les utiliser. Les grandes organisations ont familiarisé leurs membres et leurs utilisateurs à l'idée qu'on ne se débrouille bien, et donc que l'on ne peut exercer une pression efficace, que dans la mesure où les règles sont connues. Cela apparaît assez clair pour qu'il n'y ait pas lieu d'insister. Il vaut quand même la peine de faire remarquer que la multiplication des règles n'a donc pas seulement comme résultat de formaliser et de préciser les règles du jeu faisant exister par là même d'autres règles informelles où se distribue le pouvoir, mais aussi de favoriser ceux qui ont le temps ou le goût de les étudier. Par exemple, les règles d'avancement dans la fonction publique ne servent pas seulement à lutter contre l'arbitraire en limitant le pouvoir des supérieurs ; elles servent à ceux qui, dans le sérail, les ont apprises, vécues et peuvent alors les utiliser mieux que ceux qui les connaissent moins.
Les quatre sources du pouvoir renvoient toutes à la maîtrise d'une zone d'incertitude. Cette dernière est une condition d'existence du pouvoir.

L'analyse stratégique avance ces trois principaux concepts pour rendre compte du fonctionnement réel des organisations. En s'aidant de l'analyse du pouvoir et de celle des zones d'incertitude, en construisant les systèmes et sous-systèmes d'action concrets. tout membre d'une organisation peut en comprendre le fonctionnement et donc agir utilement sur lui. La pertinence de l'analyse stratégique ne se démontre pas en théorie, elle se prouve sur le terrain. Nous pouvons personnellement témoigner de cette utilité, parce que nous l'avons éprouvée dans les entreprises et en ajoutant qu'elle se révèle surtout auprès de ceux qui, à quelque niveau qu'ils appartiennent. possèdent un certain pouvoir. Le lieu le plus pertinent de l'analyse stratégique est celui des acteurs qui peuvent jouer le jeu du pouvoir, de sa conquête et/ou de son élargissement. A leur niveau, les outils de l'analyse stratégique sont un excellent moyen de comprendre leurs comportements et ceux qu'ils voient se dérouler devant eux.

Ces trois concepts nous paraissent fondamentaux pour comprendre le fonctionnement des organisations. Ils sont un point de passage obligé et il faudra toujours y recourir. Il s'agit d'acquis non réversibles. Cependant, ils ne sont pas à mettre au même niveau.

Le concept de pouvoir renvoie à une dimension qui est toujours présente dans tout comportement à l'intérieur d'une organisation. Toute action peut et doit donc se mesurer à l'enjeu de pouvoir qu'elle mobilise ou peut mobiliser chez les acteurs qui y participent, et à leurs ressources. Enjeux et ressources sont les dimensions concrètes permettant d'étudier les jeux de pouvoir . De même. il faudra analyser de près les incertitudes auxquelles sont soumises les organisations. Le concept de système d'action concret se prête. par contre, beaucoup mieux à un repérage préalable. Les jeux structurant les relations s'organisent autour des domaines correspondant à la structuration du groupe : l'affectif, le culturel et enfin celui de l'identité.